Yémen 2010-2011  

Laurent Bonnefoy 
Mise en ligne : septembre 2011

« Dégage ! »

Dans le contexte du « printemps arabe », le Yémen a connu à partir de la fin janvier 2011 un soulèvement populaire inédit. La diversité sociologique de ceux qui réclamaient dans la rue le départ du président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis trente-trois ans, tout comme la persistance du caractère pacifique de la mobilisation, y compris face à la répression, ont surpris bien des observateurs.

À la jeunesse urbaine, souvent indépendante des partis politiques, qui a initié la révolte s’est progressivement joint un large spectre. La frange partisane de l’opposition s’était pourtant au départ montrée quelque peu réticente et avait semblé se satisfaire des réformes politiques promises par le président immédiatement après les premières manifestations. Au fil des mois de mars et d’avril, l’adoption par tous (y compris par certaines tribus des hauts plateaux du Nord, par les partisans de la rébellion dite « houthiste » se revendiquant de l’identité zaydite chiite, et par les sécessionnistes de l’ex-Yémen du Sud) du slogan radical mais pacifique « Dégage ! » (irhal) laissait entrevoir la possibilité de convergences. Suite au massacre de 52 manifestants à Sanaa le 18 mars, le pouvoir s’est trouvé fragilisé par d’importantes défections. Le gouvernement a été limogé et l’état d’urgence décrété.

Tout enthousiasmant et légitime que soit le mouvement engagé par la jeunesse, il ne pouvait faire oublier les ressources du régime, même affaibli. Sur le plan armé d’abord, en dépit des défections de militaires et de chefs de tribu, les partisans d’Ali Abdallah Saleh conservaient la main sur de nombreux organes de sécurité. Ensuite, les partenaires internationaux et régionaux du Yémen, États-Unis et Arabie saoudite en tête, jouaient toujours un rôle ambigu. L’obsession sécuritaire et la coopération antiterroriste engagée contre Al-Qaeda dans la péninsule Arabique (AQPA) ont amené de nombreux acteurs à faire le pari de la continuité. Si les acteurs internationaux semblaient souhaiter le départ du président Saleh, la révolution pourrait ne se faire qu’a minima, au risque alors de provoquer la frustration des manifestants, de diviser les oppositions et de maintenir un système politique générateur de conflits.

La situation s’est enlisée après qu’Ali Abdallah Saleh, blessé par des tirs d’obus au cours d’une attaque contre le palais présidentiel le 3 juin 2011, a dû être transféré en Arabie saoudite pour y être soigné. Début juillet, la perspective de son retour restait incertaine.

La superposition de crises au Yémen depuis le milieu des années 2000 a nourri tant la violence que l’exaspération, laissant la population comme la communauté internationale face à de nombreux défis. Depuis sa création en janvier 2009, AQPA est devenue l’une des cibles principales de la politique étrangère des États-Unis. Des bombardements américains, couverts par les autorités yéménites, ont ainsi plusieurs fois visé des villages du nord comme du sud du pays. Bien que manqué, l’attentat « aux imprimantes piégées » contre le fret aérien en octobre 2010, tout comme les attaques à répétition contre les forces de sécurité ont souligné l’instabilité de situation. Toutefois, le défi sécuritaire apparaissait secondaire par rapport aux questions économiques, sociales et institutionnelles des mois et années à venir.

Pour avoir accès à 30 ans d'analyses et de données (statistiques, cartes, chronologies, etc.) sur ce pays et sur bien d'autres questions nationales et internationales, abonnez-vous à l'Encyclopédie de l'état du monde.