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Dans le contexte du « printemps arabe » de 2011, la Turquie a été présentée comme un « modèle » susceptible d’inspirer les États de la région – associant intégration des islamistes au jeu politique parlementaire et démocratisation.
En politique intérieure, le déclin du pouvoir politique de l’armée s’est poursuivi en 2010. Depuis 2008, son autorité a été ternie par son implication dans un supposé réseau occulte nationaliste, Ergenekon, visé par une série d’enquêtes judiciaires. S’y est ajouté en 2010 le dévoilement du plan « Balyoz » : plusieurs hauts gradés – dont certains ont été incarcérés – auraient planifié des actes de provocation (attentats dans des mosquées, incidents aériens avec la Grèce) dans le but de discréditer le gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) et de justifier une intervention militaire.
Les procès en cours sont-ils le signe d’une démocratisation ? Certaines dérives dans leur conduite font craindre que le gouvernement ne les instrumentalise pour affaiblir les milieux laïcs, et plus généralement l’opposition. En particulier, la liberté d’expression et de la presse semble menacée : perquisition à l’hiver 2011 des locaux d’un site d’analyse politique d’opposition ; arrestation de nombreux journalistes pour leurs liens présumés avec le réseau Ergenekon ; saisie du manuscrit d’un livre à paraître analysant l’infiltration de l’appareil d’État par la confrérie de Fethullah Gülen.
L’autre bastion de l’establishment laïc opposé au gouvernement de l’AKP, la hiérarchie judiciaire, a subi un coup sévère dans le cadre de la révision constitutionnelle approuvée par référendum le 12 septembre 2010, qui rassemblait des mesures hétéroclites considérées par certains comme un prétexte au véritable enjeu : la modification de la composition de deux institutions (Cour constitutionnelle et Conseil supérieur des juges et des procureurs) dominées par des défenseurs de la laïcité, qui s’étaient comportées comme un contre-pouvoir au gouvernement au cours des années précédentes.
L’AKP est sorti renforcé de cette consultation (58 % d’approbation), qui avait valeur de test puisque Deniz Baykal, le leader du Parti républicain du peuple (CHP, principal parti d’opposition), avait été remplacé en mai 2010 par Kemal Kılıçdaroglu. Avec une ligne moins laïque et dogmatique, et un discours plus libéral et social, ce dernier comptait proposer une alternative sociale-démocrate aux législatives du 12 juin 2011. Mais ce référendum a aussi rappelé le blocage du règlement politique de la question kurde. Le Parti pour la paix et la démocratie (BDP, parti nationaliste kurde), regrettant que la révision n’aborde pas la question kurde, a appelé à son boycott, avec succès.
S’est aussi constitué en 2010 le Congrès pour une société démocratique (DTK) : cette assemblée permanente regroupant les élus du BDP, des journalistes, des écrivains et des activistes, a fait des propositions ambitieuses (mise en place d’une structure fédérale, d’un Parlement régional et d’une force de sécurité autonome dans les provinces kurdes). Suite à la réticence des institutions – une procédure en dissolution du BDP a même été entamée –, le BDP et le DTK ont lancé fin mars 2011 une campagne de désobéissance civile pour obtenir l’arrêt des opérations militaires contre les militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la libération des prisonniers politiques, l’éducation en kurde, l’utilisation du kurde dans l’administration et la suppression du seuil électoral de 10 %. Elle s’est soldée par un regain de heurts, le PKK menaçant de suspendre jusqu’aux législatives la trêve qu’il avait proclamée avant le référendum.
Si le gouvernement se posait comme promoteur de la diversité (ont eu lieu en 2010 la célébration de messes dans des lieux de culte chrétiens jusqu’alors désaffectés, la première manifestation commémorant le génocide arménien, la première manifestation du 1er-Mai autorisée sur l’emblématique place Taksim d’Istanbul depuis 1977), il a aussi adopté des positions nationalistes virulentes, et de nombreux de dossiers sont restés bloqués, relativisant la portée de ce « modèle » d’ouverture.
Confirmé au pouvoir par les élections du 12 juin, l’AKP a toutefois perdu la majorité qualifiée des 330 sièges au Parlement nécessaire pour amender la Constitution et proposer des référendums, tandis que le CHP et le BDP (dont les candidats se sont présentés sous l’étiquette « indépendants ») ont obtenu plus de sièges qu’en 2007.
Derrière cette question du « modèle turc » se profilait celle de la redéfinition du rôle de la Turquie dans la région. Son prestige croissant dans le monde musulman était lié à la dégradation de ses relations avec Israël, qui ont frisé la rupture en mai 2010 : des commandos israéliens ont arraisonné une flottille internationale contournant le blocus pour apporter de l’aide humanitaire à Gaza, provoquant la mort de neuf militants turcs. Après avoir obtenu de l’ONU la mise en place d’une commission d’enquête qui a condamné l’opération, Ankara a demandé à Israël des excuses et une indemnisation des victimes, en vain. Parallèlement, la Turquie a continué à renforcer ses relations politiques et économiques avec l’Iran et la Syrie – envisageant d’établir une zone de libre-échange avec la Syrie, le Liban et la Jordanie. Elle a aussi mené une diplomatie active dans le Golfe, projetant un accord de libre-échange avec le Conseil de coopération du Golfe et signant un accord de défense avec l’Arabie saoudite en 2010. Ankara a encore renforcé ses liens avec l’Irak et notamment avec le gouvernement de la région autonome du Kurdistan. Dans toute la région, les échanges commerciaux avec la Turquie avaient le vent en poupe. Mais, face au printemps arabe, Ankara a été tiraillée entre son soutien à la démocratisation (et à la promotion de son modèle) et son désir de stabilité – en particulier vis-à-vis de la Syrie.
Cet activisme diplomatique ne s’est pas limité aux pays musulmans : Ankara a poursuivi son rapprochement avec Moscou, notamment dans le domaine énergétique ; a accru sa présence en Afrique ; et a étendu ses relations économiques et politiques avec la Chine, pour surmonter le malaise provoqué par la répression des indépendantistes ouïghours en 2009. Forte de ce rayonnement, la Turquie a affirmé l’autonomie de sa politique étrangère par rapport à ses alliés occidentaux sur plusieurs dossiers. Outre sa tentative de troisième voie dans le dossier nucléaire iranien en mai 2010, la Turquie, hostile à l’extension du bouclier antimissile américain, a obtenu lors du sommet de l’OTAN de décembre 2010 que l’Iran ne soit pas mentionné explicitement comme menace. Face à la répression par Mouammar Kadhafi de la rébellion libyenne début 2011, la Turquie, très investie économiquement dans ce pays, s’est d’abord opposée à une intervention militaire étrangère et a refusé de contribuer aux frappes aériennes, se démarquant de l’OTAN avant de devoir finalement se ranger. Après un temps d’incertitude, Ankara a rompu ses relations diplomatiques avec Tripoli au début du mois de début juillet.
Ces velléités d’émancipation ont entraîné une dégradation des relations turco-américaines et ont ravivé le débat sur la candidature turque d’adhésion à l’Union européenne (UE). Mais Ankara n’a pas opéré de véritable retournement stratégique : le gouvernement a réaffirmé que ses orientations de politique étrangère, loin de constituer une alternative à la candidature à l’UE, lui fournissaient au contraire un nouvel atout. Cependant, le processus d’adhésion était en berne : seul un chapitre de négociation a été ouvert et les rapports d’évaluation européens ont déploré le peu de réformes et critiqué les atteintes à la liberté de la presse et de religion, ainsi que l’absence de transparence dans l’enquête sur Ergenekon. L’UE a de fait perdu de son attrait pour la Turquie en raison d’un réel décrochage économique : alors que les États membres peinaient à sortir de la crise, la croissance turque a atteint 8,9 % en 2010 ; le chômage, le déficit budgétaire et l’inflation ont reculé – sans doute une autre dimension du « modèle ».
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