Tunisie 2010-2011  

Vincent Geisser 
Mise en ligne : septembre 2011

L’effondrement du régime de Ben Ali

Le suicide par immolation, le 17 décembre 2010, de Mohamed Bouazizi, jeune vendeur ambulant de la région de Sidi Bouzid (centre-ouest) victime d’humiliations policières, a été l’événement déclencheur d’un puissant mouvement de contestation qui a emporté le régime autoritaire. Pourtant, la chute du président Ben Ali, le 14 janvier 2011, n’a pas été due à des révoltes spontanées qui seraient le fruit d’un pur concours de circonstances. Plusieurs signes probants indiquaient auparavant l’épuisement des sources de légitimité du régime et la montée d’un mécontentement dans la population, exprimant son désir d’en finir avec la dictature. Début 2008, la région du bassin minier de Gafsa (sud-ouest) avait été le théâtre de protestations quotidiennes qui ne se limitaient pas au registre social mais revêtaient aussi une charge subversive « antisystème » : attaques contre les symboles du régime – notamment contre le siège du Rassemblement constitutionnel démocratique (RDC, parti quasi unique) ; dénonciation de la corruption des familles affairistes proches du Palais présidentiel. En août 2010, la région de Ben Gardanne, frontalière de la Libye, avait connu des mouvements similaires.

C’est donc dans un contexte d’ébullition et de dégradation rapide de l’image du régime, amplifiée par certaines révélations du site WikiLeaks, qu’ont éclaté les mouvements protestataires de l’hiver 2010-2011. Il ne s’agissait pas simplement de « révoltes de la misère » mais bien de protestations à forte tonalité politique. Si la grande majorité des jeunes chômeurs à l’origine du mouvement n’appartenaient à aucun parti politique, association des droits de l’homme ou syndicat, leurs revendications révélaient une certaine forme de politisation, où les demandes sociales (dignité) se combinaient souvent à des aspirations politiques (liberté, démocratie). Cette configuration protestataire a complètement désorienté les responsables du système sécuritaire, jusque-là habitués à réprimer des oppositions classiques, s’installant dans une sorte de « routine répressive ». Confronté à des protestations populaires non organisées et sans véritable leadership, le régime de Ben Ali a été poussé à user d’une violence brutale (tirs de snipers sur la foule provoquant des dizaines de victimes parmi les manifestants), enclenchant un cycle « répression/protestation » que plus rien ne semblait pouvoir arrêter.

Partis des zones les plus sinistrées sur les plans économique et social (centre-ouest, sud-ouest et sud-est), les mouvements protestataires ont rapidement gagné l’ensemble des régions, notamment les centres urbains, où la centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), a joué un rôle à la fois d’accompagnement et d’encadrement des contestations. Dès lors, la jonction entre une partie de la jeunesse désœuvrée, les élites de l’opposition indépendante, les responsables syndicaux et les corps professionnels (l’ordre des avocats) est devenue possible, jetant les bases d’une coalition « antisystème » qui a provoqué le départ précipité du président Ben Ali.

La chute de l’État-RCD a ouvert la voie d’une transition politique encore incertaine, où de nombreuses « zones d’ambivalence » demeuraient : le démantèlement du système du parti unique et des éléments les plus « nuisibles » de l’appareil sécuritaire était à la fois source de satisfaction et d’inquiétude chez les acteurs de la société tunisienne, partageant ce sentiment que la chute du dictateur ne signifiait pas forcément la disparition des structures de la dictature.

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