Thaïlande 2010-2011  

Christine Chaumeau 
Mise en ligne : septembre 2011

La longue crise politique débouche sur l’alternance

L’année 2010 a été marquée par les combats les plus violents qu’ait connus Bangkok depuis le début des années 1990. Les « chemises rouges » du Front uni pour la démocratie contre la dictature (FUDD) demandaient la démission du gouvernement de coalition mené par le Premier ministre Abhisit Vejjajiva. Le FUDD exprimait son soutien à l’ancien Premier ministre, Thaksin Shinawatra, renversé par l’armée en septembre 2006 et sous le coup d’un mandat d’arrêt international depuis sa condamnation par la Cour suprême le 26 février 2010.

Une contestation politique et sociale persistante

Après les premières manifestations organisées en mars 2010 par les chemises rouges (qui exigeaient de nouvelles élections) et les affrontements qui ont suivi, le cœur de la capitale a été occupé pendant de longues semaines. À la mi-avril, le Premier ministre a nommé comme vice-Premier ministre le chef de l’armée, Anupong Paochind, signe du rôle de l’armée dans la vie politique. Le 3 mai, Abhisit a proposé un nouveau plan de sortie de crise prévoyant des élections pour la mi-novembre 2010. Chemises rouges et chemises jaunes (le groupe loyaliste à l’origine des troubles ayant provoqué le renversement de Thaksin et de plusieurs gouvernements proches de celui-ci) ont dénoncé ce plan. Au terme d’un ultimatum, les forces de l’ordre sont intervenues contre les barricades élevées dans les rues du centre de Bangkok. Les combats du 13 au 20 mai ont fait 91 morts et plus de 1 000 blessés.

L’état d’urgence a été décrété dans 23 provinces, et le couvre-feu qui existait à Bangkok a été étendu à tout le pays. Les dirigeants du FUDD étaient en fuite ou emprisonnés, sous le coup d’accusations de terrorisme.

Après l’explosion de violence, Abhisit a annoncé un plan de réconciliation, avec notamment la mise en place d’une commission pour enquêter sur les violences commises par l’armée, et de plusieurs commissions en charge de discuter des réformes économiques, sociales et politiques propres à favoriser un meilleur équilibre de la société thaïlandaise. Une des commissions devait en particulier se pencher sur les révisions à apporter à la Constitution adoptée en 2007 sous le gouvernement militaire. Le gouvernement a lancé une « opération séduction » ouvrant la possibilité, durant six jours, à tout citoyen d’appeler les ministres pour offrir des propositions de réformes.

Le 6 juillet 2010, le gouvernement a renforcé les mesures de l’état d’urgence dans 18 provinces, avec un durcissement des contrôles des médias et l’autorisation des détentions provisoires. En septembre, malgré l’état d’urgence, une manifestation géante à Bangkok a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de sympathisants des chemises rouges. C’était l’occasion de saluer la mémoire des manifestants morts sur les barricades et de marquer l’anniversaire du coup d’État contre Thaksin.

Le 29 novembre, la Cour constitutionnelle a déclaré irrecevables, du fait de vices de procédure, les accusations de fraudes électorales retenues quelques mois auparavant par la commission électorale contre le Parti démocrate du Premier ministre Abhisit. L’opposition a dénoncé le manque d’indépendance de la justice, alors que, depuis 2008, deux gouvernements pro-Thaksin avaient été renversés par des décisions judiciaires.

De fragiles possibilités d’apaisement

Le 22 décembre 2010, Abhisit a levé l’état d’urgence dans tout le pays. Pour tenter de gagner le soutien des couches les plus populaires, il a annoncé des mesures de prêts à taux bonifiés et l’accès à l’éducation gratuite, ainsi que des aides pour les retraités. Si, selon la dernière enquête Pisa sur le niveau d’éducation, les niveaux scolaires à Bangkok étaient comparables à ceux des États-Unis, la situation était bien différente dans le reste du pays, illustrant l’écart important en termes de services et d’éducation entre la capitale et les provinces.

Les bons résultats économiques, avec une croissance de 7 % en 2010, tirée par les exportations, devaient également jouer en faveur du gouvernement. Toutefois, les prévisions pour 2011 étaient plus moroses (3 % de croissance et une inflation de plus en plus significative).

Le contrôle sur les médias ne cessait de se renforcer depuis 2006. Selon le décompte établi par l’université Thammasat, 44 000 pages Internet auraient été bloquées en 2010 sous prétexte de contenu diffamatoire contre la monarchie.

À la mi-mars 2011, le Premier ministre a annoncé la dissolution du Parlement pour le mois de mai et de nouvelles élections dont l’issue était incertaine, dans un contexte de transition monarchique. En signe d’apaisement, des dirigeants des chemises rouges ont été libérés de prison, mais les tensions n’étaient toujours pas résolues. Le parti Puea Thai, héritier des formations proches de Thaksin, est entré en campagne très divisé, après avoir propulsé à sa tête Yingluck Shinawatra, la sœur de l’ex-Premier ministre en exil. Il a pourtant remporté les législatives tenues le 3 juillet 2011, renvoyant dans l’opposition le Parti démocrate d’Abhisit.

La perspective épineuse de la succession royale

Le roi Bhumibol Adulyadej, très aimé, demeurait à l’hôpital depuis septembre 2009. Son rôle symbolique, temporisateur sur la scène politique, avait été crucial lors des violents troubles des années 1990. L'héritier désigné, le prince Vajiralongkorn, ne bénéficiait pas de la popularité de son père. La question taboue de la succession demeurait très épineuse. Les oppositions entre chemises rouges et chemises jaunes rejoignaient celles entre partisans d’une redéfinition de la place de la monarchie dans la démocratie et loyalistes.

Troubles en périphérie

Sur le plan diplomatique, le conflit frontalier avec le Cambodge a repris de l’ampleur le 4 février 2011, avec les combats les plus violents depuis 2008 entre soldats thaïlandais et cambodgiens autour du site du temple de Preah Vihear, dont les deux pays revendiquaient la souveraineté. En juillet 2011, la Cour internationale de justice (CIJ), saisie par le Cambodge, a demandé, en guise de mesure provisoire pour éviter tout nouvel affrontement, le retrait des abords du temple des troupes des deux parties.

Dans les provinces à dominante musulmane du sud du royaume, la guérilla n’avait jamais cessé ses activités depuis le début de l’insurrection en 2004, faisant plus de 4 000 morts dans les violences et les attentats réguliers. Le mouvement demandait des mesures en faveur des habitants d’origine malaise et à majorité musulmane.

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