Soudan 2010-2011  

Roland Marchal 
Mise en ligne : septembre 2011

Un pays en suspens

Les élections d’avril 2010 ont garanti au Parti du Congrès national un contrôle absolu de l’État à Khartoum, et au Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan (M/APLS) la domination au Sud : ceci a permis la tenue d’un référendum sur l’autodétermination au Sud-Soudan en janvier 2011, où 99 % des voix ont été recueillies en faveur de la sécession. Ces deux consultations populaires ont été l’objet de fraudes massives mais la communauté internationale en a avalisé sans hésitation les résultats.

Le Sud-Soudan devait devenir indépendant le 9 juillet 2011 mais des questions restaient en suspens (notamment la délimitation des frontières et la question d’Abyei ; un accord sur l’allocation des revenus pétroliers ; la détermination du statut des migrants intérieurs). Le référendum n’a pu se tenir dans la zone d’Abyei (zone contestée entre Nord- et Sud-Soudan) en janvier 2011, faute d’accord sur la délimitation du corps électoral, et les deux parties ont amassé des troupes et des armements à proximité de la zone, en contradiction des accords de paix de 2005. Le 21 mai, les chars nordistes ont pris possession de la ville, tandis que des affrontements ont éclaté en juin au Kordofan-Sud, poussant des dizaines de milliers de civils à fuir. Le 20 juin, sous la pression de l’ONU, Nord et Sud ont signé un accord de démilitarisation de la zone et ont envisagé une administration partagée d’Abyei. Les enjeux étaient à la fois économiques (importants puits de pétrole), politiques (des leaders importants de Khartoum et de Juba étant originaires de cette région) et symboliques (rétablir une promesse non tenue de l’accord de paix de 1972 versus ne pas donner l’impression d’un démantèlement du pays).

Plus de 75 % du pétrole provenaient du Sud-Soudan et les revenus pétroliers fournissaient 54 % du budget de l’État soudanais en 2010. Depuis 2005, ils étaient partagés également entre Nord et Sud. Le seul argument de Khartoum pour éviter une réduction drastique de ses revenus après l’indépendance du Sud était que le pétrole devait être évacué par Port-Soudan. Un accord entre Khartoum et Juba sur cette question essentielle, s’il n’était pas improbable, ne serait que d’une durée limitée.

Le statut précaire de plus de 1,5 million de Sud-Soudanais au Nord restait l’illustration tragique d’une réconciliation en trompe l’œil, Khartoum se refusant à leur laisser la nationalité soudanaise alors que Juba faisait preuve d’une plus grande flexibilité pour les Nordistes résidant au Sud-Soudan.

La situation au Sud-Soudan ne traduisait pourtant aucun unanimisme. Un an après les élections de 2010, de nombreuses rébellions y coexistaient et auguraient une célébration de l’indépendance troublée par d’importantes violences. S’il était facile d’invoquer la main de Khartoum dans l’émergence de ces groupes armés dissidents, leur succès posait malgré tout de véritables questions. D’une part, la dissidence du général George Athor a mis en cause le partage très inégal des gains au sein des commandants de l’APLS après 2005 et a souligné la corruption des élites gouvernantes au Sud-Soudan. Les rébellions de Peter Gadet et d’autres anciens opposants du MPLS soulignaient quant à elles la fragilité de la réconciliation entre Sud-Soudanais qui, amorcée après la mort de John Garang fin juillet 2005, a vite tourné court.

L’opposition darfouri, quant à elle, participait à reculons au processus de Doha mené par le Qatar et Djibril Bassolé, Représentant conjoint de l’Union africaine (UA) et des Nations unies. Khartoum, conscient du désintérêt croissant des Occidentaux pour le Darfour, jouait ses cartes alliant opérations militaires et divisions de l’opposition armée. Les mouvements insurgés les plus importants pariaient sur une détérioration de la situation régionale ; le Mouvement pour la justice et l’égalité, sur le soutien à Mouammar Kadhafi ; le Mouvement de libération du Soudan d’Abdelwhahid al-Nour, sur l’appui de l’Ouganda et de l’APLS. La région semblait ainsi se condamner à de nouvelles guerres par procuration. Pourtant, mieux qu’en 2006 à Abuja, le projet d’accord de Doha présenté en avril 2011 par les médiateurs prenait en compte des revendications importantes des rebelles, notamment sur l’indemnisation individuelle des victimes des violences et la nomination de Darfouris dans les plus hautes instances de l’État.

L’avenir du Nord-Soudan semblait également très sombre. La crise économique de 2008 et une gestion laxiste des finances publiques ont conduit à une dévaluation importante de la monnaie nationale par rapport à un dollar déjà affaibli. L’inflation, importante en 2010 (plus de 13 %), devait être réduite à 9 % en 2011, si le plan d’austérité adopté en septembre 2010 portait ses fruits. Malgré les promesses de Washington et la levée des sanctions contre la principale banque du pays (Bank of Khartoum), rien de décisif n’a été fait pour renégocier une dette qui s’élevait à plus de 36 milliards de dollars, ni pour enlever le Soudan de la liste des États soutenant le terrorisme. Une solution décente au conflit au Darfour, des assurances fortes sur la non-intervention au Sud-Soudan, une transition sans problème à Abyei, dans les zones contestées des Monts Nouba et du Nil Bleu semblaient être les conditions d’une attitude plus positive du Congrès américain.

Le pouvoir à Khartoum a vécu avec inquiétude le « printemps arabe ». Des manifestations ont été réprimées violemment et certains dirigeants n’ont pas hésité à faire une fois de plus le lien entre un renforcement de l’identité islamique et une répression accrue de la dissidence civile. Néanmoins, la crise libyenne – à l’inverse du départ d’Hosni Moubarak – avait de quoi contenter Khartoum : les insurgés darfouris étaient en effet en passe de perdre un allié encombrant mais très généreux.

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