Liban 2010-2011  

Joseph Bahout 
Mise en ligne : septembre 2011

Crise interne et turbulences régionales

Comme attendu et annoncé, l’année politique amorcée dans un climat d’atonie s’est emballée autour de l’affaire du Tribunal spécial sur le Liban (TSL), chargé de faire la lumière sur l’assassinat de Rafic Hariri. Dès le mois d’août 2010, la rumeur de l’imminence de la remise de l’acte d’accusation par le procureur du TSL au juge a relancé les spéculations sur le contenu du document. Au cours d’une conférence de presse, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a affirmé que le chef du gouvernement d’union nationale Saad Hariri l’aurait informé que l’accusation porterait sans doute sur des membres du service de sécurité du parti, mais qu’au double titre de Premier ministre et de « partie civile » il garantirait que le parti comme organisation ne serait pas touché. H. Nasrallah, rejetant violemment l’ensemble de la démarche, a accusé S. Hariri de l’entraîner dans un piège, et a mis en demeure l’ensemble de la classe politique de rejeter a priori tout acte d’accusation que le TSL publierait. La crise était donc installée, avec pour otage et principal terrain de déploiement le Conseil des ministres.

La spirale dangereuse ainsi entamée a très vite entraîné une offensive de médiation, menée par diverses parties arabes et régionales. Les deux acteurs forts et capables d’exercer un levier sur les protagonistes locaux, la Syrie (le camp « du 8-Mars ») et l’Arabie saoudite (le camp « du 14-Mars »), ont tenté de trouver une issue à un dossier dont les relents de conflit sunnito-chiite risquaient de s’étendre à l’ensemble de la région, déjà malmenée en ce sens par d’autres crises, comme celle d’Irak. Des parties internationales s’en sont aussi mêlées, notamment la France, qui a fait défiler à Paris l’éventail des personnalités libanaises des deux bords et le président syrien Bachar el-Assad. Mais des facteurs inattendus, notamment la maladie du monarque saoudien, transporté d’urgence aux États-Unis pour soins, ont enlisé l’ensemble de la médiation.

Début janvier 2011, au moment même où S. Hariri annonçait de New York (où il rendait visite au roi Abdallah) son refus des conditions de sortie de crise posées par le « 8-Mars », et où le procureur du TSL remettait la première version de l’acte d’accusation, les ministres de l’opposition (Hezbollah, parti chiite Amal et leurs alliés chrétiens) se sont retirés du gouvernement Hariri, entraînant sa chute. Le vide institutionnel s’est vite accompagné de la crainte de dérapages sécuritaires. Dans une démarche en apparence politico-parlementaire, et sans doute motivée par des tractations avec Damas, le leader druze Walid Joumblatt, jusque-là allié à S. Hariri, a alors annoncé qu’il rejoignait « l’autre camp », faisant basculer la majorité issue des urnes de 2009.

Le camp « du 14-Mars » a décrit comme un « coup d’État » la désignation de Najib Mikati – richissime notable de la ville sunnite de Tripoli et ami du président syrien – comme nouveau Premier ministre, porté à sa fonction par les seules voix de la nouvelle coalition majoritaire. N. Mikati devait faire face à un lourd cahier de charges : former un gouvernement monochrome qui évite en même temps la confrontation, et détacher le lien formel liant le Liban au TSL sans mettre le pays en porte-à-faux avec la communauté internationale.

Alors qu’il peinait à former son équipe, la « révolte arabe » est venue bouleverser tous les équilibres. La chute du régime de Moubarak en Égypte a éliminé un allié régional du « 14-Mars », secouant encore plus l’équilibre libanais. Quelques semaines plus tard, le camp « du 8-Mars » était à son tour tétanisé par la crise amorcée en Syrie, qui a vite pris un tour sanglant, menaçant d’extensions libanaises. Les États du Golfe se sont à leur tour enlisés dans leurs crises, celle de Bahreïn surtout.

Pour le Liban, sans exécutif et dans l’attente fiévreuse de ce fameux acte d’accusation qui ne cessait d’être reporté, le « printemps arabe » a pris un tour anxiogène, le mettant une nouvelle fois en position de spectateur impuissant et de victime potentielle des turbulences qui l’entourent. Le 13 juin 2011, après cinq mois de tractations, N. Mikati a annoncé la formation du nouveau gouvernement, dominé par le Hezbollah et ses alliés. Or, dès le 30 juin suivant, le TSL a remis au procureur général de Beyrouth l’acte d’accusation tant attendu, ainsi que quatre mandats d’arrêt visant des membres du Hezbollah – mandats aussitôt dénoncés par H. Nasrallah.

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