Japon 2010-2011  

Régine Serra 
Mise en ligne : septembre 2011

Catastrophe nucléaire

Il y aura un après-11 mars 2011 au Japon comme il y a eu un après-11 septembre 2001 aux États-Unis, bien que les deux crises soient évidemment de nature très différente. Le tremblement de terre d’une ampleur rare (9 sur l’échelle de Richter) qui a eu lieu dans la région du nord-est de Honshu, l’île principale, et le tsunami qui a suivi ont provoqué la quatrième catastrophe nucléaire au monde, à Fukushima (ville située à 240 km de la capitale Tokyo).

Repenser le Japon de demain

Avec un bilan estimé à près de 11 500 victimes et plus de 16 000 disparus, auxquels il faut ajouter les milliers de Japonais qui ont perdu habitat et emploi, la catastrophe a eu une forte dimension humaine. La Croix-Rouge japonaise s’est organisée en un temps record pour y répondre, mobilisant massivement des volontaires et des fonds. La capacité de résistance au séisme des constructions dans les régions urbaines ainsi que le sens civique et une culture de préparation aux risques naturels ont forcé l’admiration internationale. Le sérieux de cette sensibilisation aux risques naturels et les exercices d’évacuation régulièrement organisés dès l’enfance ont permis aux autorités japonaises de déplacer 350 000 personnes en un temps record sur 10, 20 puis 30 km autour des centrales nucléaires de Fukushima, fragilisées par la rupture d’alimentation en électricité des circuits de refroidissement à l’issue du tsunami. Cette même éducation a incité les citoyens japonais à se remettre au travail dès le lendemain, atténuant ainsi l’impact économique que cette catastrophe n’allait pas manquer d’avoir. Le scénario de Fukushima n’étant pas celui de Tchernobyl, tout était à inventer du point de vue même des autorités de sécurité nucléaire nationales et internationales.

Le risque nucléaire inédit et latent auquel le Japon devait faire face après les dérèglements successifs de la centrale de Fukushima (qui ont provoqué la contamination radioactive de l’air puis des nappes phréatiques et enfin des eaux maritimes situées à proximité) a plongé la population dans une inquiétude sourde, et questionnait déjà la société japonaise de demain. Cette crise est en outre survenue dans l’un des pays phares de l’innovation technologique, où les centrales nucléaires étaient réputées être parmi les plus sûres. Les manifestations de rue inédites qui se sont multipliées quinze jours après le drame ont montré combien la société civile japonaise savait se mobiliser pour exprimer son souhait de transparence et de gouvernance, tout comme elle l’avait fait en 1995 après le séisme de Kobe. Cette société, souvent qualifiée par les observateurs peu éclairés de passive et gagnée par l’apathie politique, s’est révélée résolument critique à l’égard des dysfonctionnements de gouvernance, notamment au sein de l’entreprise Tepco, gestionnaire de la centrale en cause. Elle a notamment appelé à un autre schéma énergétique pour le Japon : l’installation de seize sites nucléaires sur un territoire étroit, obligeant à une forte concentration dans des régions densément peuplées et sismiques, restait pour beaucoup un choix politique déraisonnable. En outre, l’opinion publique avait de nouveau le sentiment que les hommes politiques et les bureaucrates, en qui la confiance avait fondu depuis les grands scandales financiers des années 1990 et 2000, lui avaient menti.

En mai 2011, le gouvernement japonais a annoncé l’arrêt des cinq réacteurs de la centrale de Hamaoka, dans la préfecture de Shizuoka au sud de Tokyo, répondant ainsi aux inquiétudes croissantes des riverains. Exigeant le renforcement des normes de sécurité, le gouvernement a donné la priorité à la sécurité de la population par rapport aux besoins énergétiques de l’Archipel et aux pressions industrielles. Mais il a également placé le Japon dans une situation de pénurie énergétique : 32 des 54 réacteurs japonais étaient à l’arrêt à l’approche des grandes chaleurs estivales qui correspondent traditionnellement à des pics de consommation, notamment en raison de l’usage excessif de la climatisation. La décision du gouvernement Kan était de toute évidence un acte politique majeur, alors que sa cote de popularité peinait à remonter. Elle laissait également entendre une réévaluation à plus long terme de la politique énergétique du Japon : déjà la pression se faisait forte pour relancer les centrales thermiques et autres sources d’énergie dans un pays fortement dépendant des apports extérieurs en la matière.

Continuer à gérer le quotidien

Cette réflexion inévitable sur le long terme ne pouvait écarter le gouvernement Kan des impératifs immédiats. Le Conseil pour la reconstruction du nord-est du Japon, région géographiquement et économiquement dévastée, inauguré le 11 avril, avait pour objectif de mobiliser l’ensemble de la nation sur les impératifs post-11 mars. Avec des dommages estimés à 300 milliards de dollars, le gouvernement envisageait notamment la mise en place d’un impôt pour la reconstruction dans un contexte de dette publique déjà colossale, calculée à quelque 200 % du PIB. Heureusement, le Japon restait peu vulnérable aux caprices des marchés financiers, sa dette nationale étant largement financée par des investisseurs nationaux. Par ailleurs, l’Archipel disposait toujours de larges réserves de change et pouvait s’appuyer sur une économie encore diversifiée et un secteur financier solide qui préservait l’indépendance de sa politique budgétaire et monétaire.

Néanmoins, la crise du 11 mars a porté un coup certain à la refonte engagée depuis cinq ans pour sortir le pays de sa crise politique, sociale et économique. Depuis l’alternance de septembre 2009 et l’arrivée au pouvoir du Parti démocrate du Japon (PDJ), deux Premiers ministres s’étaient succédé – Yukio Hatoyama, démissionnaire le 2 juin 2010, a passé la main à Naoto Kan – et trois gouvernements avaient été constitués. Le remaniement ministériel du 14 janvier 2011 se voulait représentatif des différentes générations politiques en favorisant un équilibre entre les aînés et les nouveaux venus, qui auraient pour mission principale la relance de la croissance et la réduction de la dette publique. Partie de cette mission avait d’ailleurs été confiée à un ancien ministre des Finances de l’opposition nommé au poste de ministre délégué à la Politique économique et monétaire, Kaoru Yosano.

Fragilisé après la perte, aux élections sénatoriales de juillet 2010, d’une majorité que le PDJ avait victorieusement remportée à la Chambre haute un an plus tôt (obtenant seulement 106 sièges sur 242), Naoto Kan a par ailleurs été contraint à des alliances stratégiques pour faire passer son plan de réforme budgétaire et fiscale. En mars 2011, le vote du budget pour la période couvrant avril 2011-mars 2012 s’est donc déroulé dans des circonstances exceptionnelles, alors que l’impact majeur du tremblement de terre du Nord-Est sur les productions industrielles et agricoles japonaises menaçait la reprise de la consommation nécessaire à la relance d’une économie profondément malade. La démission pour irrégularités électorales, quelques jours avant la catastrophe, du ministre des Affaires étrangères et ancien président du PDJ Seiji Maehara a en outre laissé le Japon sans porte-parole pour l’extérieur au moment où la catastrophe nécessitait une communication avec les voisins et partenaires du pays. Dans ce contexte de fortes tensions politiques, le gouvernement Kan est néanmoins parvenu à impulser une solidarité politique et à faire voter un budget record de 850 milliards d’euros pour la période de reconstruction et de refonte.

Sur le plan économique et social, le 11 mars a fragilisé encore un peu plus le quotidien des Japonais. Le slogan « La vie des Japonais d’abord », qui avait été le leitmotiv du PDJ en 2010, devenait difficile à tenir dans cette conjoncture extraordinaire. La pauvreté touchait tous les groupes d’âge et s’accentuait chez les jeunes adultes de 20 à 30 ans, confirmant les effets de l’instabilité croissante du marché de l’emploi depuis le début des années 2000 et les bas salaires chez les plus jeunes. Le défi était grand pour une société jadis égalitaire. En outre, l’étroite connexion entre la bureaucratie japonaise et les secteurs industriels et financiers, que confirmait encore l’affaire Tepco, gestionnaire du site de Fukushima, atteignait le moral des Japonais. La crise a en effet révélé l’abus de la sous-traitance, les failles dans les contrôles de qualité et la dissimulation de failles antérieures dans la maintenance des installations nucléaires. Ajoutée à d’autres, cette affaire a rappelé combien le deuxième grand slogan du PDJ, « Les hommes politiques gouvernent », restait un chantier pour l’avenir.

Garder un rang mondial

Enfin, détrôné de sa place de 2e puissance économique mondiale, le Japon devait faire face à une pression internationale nouvelle pour maintenir son rang. Non seulement le gouvernement de Naoto Kan devait reconstruire la relation aux États-Unis que son prédécesseur Yukio Hatoyama avait sérieusement altérée au printemps 2010 (notamment autour du dossier des bases américaines stationnées à Okinawa), mais il devait aussi se positionner face à la Chine qui gagnait des parts de marché et d’influence partout dans le monde.

Le sommet de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) tenu au Vietnam fin octobre 2010 a été un exercice délicat pour le jeune gouvernement Kan. Les querelles territoriales entre la Chine et le Japon y ont été discutées. L'arraisonnement, début septembre 2010, d'un chalutier chinois par les gardes-côtes japonais dans des eaux disputées en mer de Chine orientale a cristallisé un nouveau cycle de tensions diplomatiques, d’autant plus que le ministre des Affaires étrangères Maehara a opté pour la fermeté. La crise nucléaire post-11 mars et les retombées radioactives dans la région ont ouvert un autre cycle de relations ambiguës. Le gouvernement chinois s’est montré solidaire dans l’épreuve, en rappelant par exemple au peuple chinois l’aide apportée par le Japon lors du violent séisme du Sichuan en 2008, ceci afin de calmer les mouvements de contestations antijaponaises sur le continent chinois, mais il a en même temps dénoncé fortement l’absence de transparence du gouvernement japonais sur les équipements de ses centrales et sa gestion de crise.

Les tensions avec Moscou ont également été attisées par la première visite d’un président russe sur l’archipel des Kouriles depuis leur annexion par la Russie en 1945, et par la fermeté opposée par le ministre des Affaires étrangères d’alors, Maehara, au sujet de la souveraineté japonaise sur ces îles. La présence de Dmitri Medvedev au sommet de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) de novembre 2010 n’a pas effacé la grave crise diplomatique entre les deux pays, puisque l’incident a été qualifié d’« outrage impardonnable » en février 2011 par Naoto Kan lui-même. La Russie a alors décidé de renforcer sa présence militaire sur les îles Kouriles pour y défendre sa souveraineté. À l’heure où la Russie renforçait sa coopération stratégique avec la Chine, le Japon se retrouvait isolé en Extrême-Orient.

Néanmoins, l’accord nippo-russe de coopération dans le nucléaire civil a été ratifié en janvier 2011, de même qu’un accord de coopération dans le domaine gazier en vue de la construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel à Vladivostok. Malgré des clivages diplomatiques latents sur les questions de souveraineté, la coopération énergétique battait donc son plein avec la Chine et la Russie, deux pays à forte complémentarité avec le Japon : les ressources d’une part, la technologie de l’autre. Les éventuelles réorientations énergétiques du Japon après mars 2011 ne pourraient permettre à l’Archipel d’occulter la poursuite de ses intérêts vitaux au-delà des tensions diplomatiques.

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