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En 2010, l’Indonésie a consolidé son statut de pays émergent et présenté un bilan favorable : croissance économique à plus de 6 %, stabilité politique et démocratique, progrès de l’indice du développement humain (IDH), qui classait l’archipel parmi les dix premiers du monde dans la première décennie du xxie siècle.
Mais, derrière la façade flatteuse, montait un fort mécontentement lié aux mutations socioéconomiques, et dont la démocratisation rendait possible l’expression. La prospérité des classes moyennes tranchait avec le sort des couches populaires encore touchées par le chômage et la pauvreté.
Pourtant, sous la houlette du président Susilo Bambang Yudhoyono (unanimement appelé par ses initiales, « SBY »), mais aussi de son tenace ministre des Affaires étrangères Marty Natalegawa, le gouvernement s’est ingénié à cultiver l’image vertueuse d’une Indonésie exemplaire.
Le grand moment a été la visite du président Obama. Après plusieurs reports, elle a finalement eu lieu le 9 novembre 2010, dans une ambiance émotionnelle, mais aussi comme une reconnaissance des mérites indonésiens. La première démocratie du monde venait saluer, à travers son président, les succès de la demokrasi indonésienne. Barack Obama (« Little Barry », comme on l’appelle à Jakarta) accomplissait aussi un pèlerinage personnel dans le pays de son enfance. Il avait passé quatre ans à Jakarta (1967-1971) avec sa mère, anthropologue, alors remariée à un Javanais, Soetoro.
Malgré sa brièveté (24 heures), le passage du président américain a permis de signer un accord de « partenariat stratégique exhaustif ». Les États-Unis ont confirmé l’importance de l’Indonésie dans leur dispositif sud-est asiatique, au détriment de leurs alliés traditionnels, la Thaïlande et les Philippines, et face à la Chine.
Pour autant, l’Indonésie préservait ses liens avec la République populaire de Chine (RPC), désormais incontournable en Asie. SBY s’est rendu à l’exposition universelle de Shanghai (le 25 octobre 2010) pour célébrer soixante ans de relations diplomatiques avec la Chine. Vingt-sept accords de joint ventures ont été conclus dans un contexte bilatéral favorable : un commerce en augmentation rapide (30 milliards de dollars en 2010), huit mille étudiants indonésiens en Chine, six instituts Confucius prévus en Indonésie. Pourtant, les désaccords restaient nombreux entre les deux pays, notamment en mer de Chine méridionale.
Parallèlement, la relation à l’Europe restait distante. Début octobre, SBY a annulé un voyage aux Pays-Bas – et par là même sa participation au 8e sommet de l’ASEM (Asia-Europe Meeting) à Bruxelles. Alors qu’il était invité par la reine Beatrix, il a renoncé à cette visite car des Moluquois dissidents entendaient lui demander des comptes devant la justice néerlandaise pour atteintes aux droits de l’homme aux Moluques et en Papouasie.
En revanche, la priorité asiatique était clairement affichée, dès le sommet de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) à Hanoï, en octobre 2010. En tant que présidente de l’association pour l’année 2011, l’Indonésie avait un lourd agenda. Outre quelque trois cents réunions prévues, elle devait préparer le sommet de l’Asie orientale, élargi à la Russie et aux États-Unis en vue de construire une nouvelle « architecture Asie-Pacifique ». En outre, SBY assignait à l’Asie du Sud-Est un programme « démocratique » inspiré de l’expérience indonésienne, afin de consolider la paix et la stabilité dans la région.
Les points marqués par le président indonésien à l’extérieur contrastaient avec son image dans le pays. Son autorité subissait une véritable crise de confiance, liée aux attentes démesurées qu’avait suscitées sa brillante réélection en 2009. On lui reprochait même les catastrophes naturelles qui ont jalonné sa présidence, depuis le tsunami de décembre 2004 jusqu’à l’éruption du Merapi à Java Centre et au séisme de l’archipel Mentawei au large de Sumatra en octobre 2010.
De fait, il a paralysé son action par sa quête systématique du consensus. Il a cherché à maintenir une coalition impossible entre des partis séculiers et musulmans, voire islamistes, préférant tenir ces derniers en otages dans son gouvernement. Mais il s’interdisait ainsi de prendre des mesures fermes contre les extrémistes musulmans. La coalition présidentielle représentait les trois quarts des voix au Parlement, tandis que le Parti démocratique indonésien-Combat (PDI-P) de l’ancienne présidente Megawati formait à lui seul l’opposition officielle – fort modérée, du reste.
La coalition était donc trop vaste pour être soudée, et c’est en son sein que se déroulaient les luttes d’influence et la brigue pour les portefeuilles ministériels. Le plus en pointe dans cette fronde récurrente était le milliardaire Aburizal Bakrie, président du Golkar, l’ancien parti du général Suharto. Cet ex-ministre de SBY avait financé sa campagne en 2004, mais avait été écarté du gouvernement en 2009 car il était jugé trop encombrant. Avec l’appui des partis islamistes, Bakrie a continué en 2010 la campagne contre la ministre des Finances, Sri Mulyani, qu’il accusait de corruption dans le renflouement de la banque Century. Cédant à la motion de censure votée contre lui par le Parlement (le 3 mars 2010), le président a dû limoger sa ministre début mai. En compensation, celle-ci a été nommée directrice exécutive à la Banque mondiale.
Début 2011, l’entourage de SBY a envisagé un renversement d’alliances : le Golkar et les partis islamistes quitteraient la coalition (et leurs ministres perdraient leurs portefeuilles) ; en revanche, le PDI-P de Megawati viendrait rejoindre le Parti démocrate de SBY pour former une nouvelle majorité. Mais la tentative a échoué, en raison de désaccords sur la répartition des ministères. Elle a créé néanmoins le trouble et la suspicion dans l’opinion car, selon une fuite de l’ambassade américaine à Jakarta diffusée par WikiLeaks, SBY avait fait suspendre, fin 2004, une enquête pour corruption menée sur les agissements de Taufik Kiemas, dirigeant du PDI-P et époux de Megawati. Le président a démenti toute intervention dans cette affaire et dénoncé la « subversion contre tous les establishments » menée par WikiLeaks.
De fait, la corruption était partout, à Jakarta comme dans les provinces, à la faveur de la nouvelle prospérité et de la décentralisation. La Commission anticorruption, paralysée en 2009 par ses adversaires (la « mafia des juges et des policiers »), a repris ses enquêtes en 2010-2011. Elle a notamment révélé que vingt et un officiers de police détenaient sur leurs comptes en banque plusieurs dizaines de milliards de roupies chacun, alors qu’un général à trois étoiles en gagne neuf millions par mois.
Fin 2010, on apprenait qu’un fonctionnaire des impôts condamné et détenu pour corruption sortait de prison à sa guise et pouvait passer un week-end à Bali après avoir payé des pots-de-vin à ses gardiens. Il avait lui-même touché des commissions lors du redressement fiscal infligé à des sociétés du groupe Bakrie par Sri Mulyani quand celle-ci était encore ministre des Finances.
En province, l’argent public était souvent mal dépensé (par les parlementaires locaux : palais régionaux, voitures de fonction, voyages d’études…) ou, surtout, détourné. Selon le ministère de l’Intérieur, depuis 2004, quelque 155 chefs d’administration régionale, dont 17 gouverneurs sur 33, ont été poursuivis pour faits de corruption.
Alors que les élites politiques se livraient à leurs jeux empoisonnés, l’opinion publique était frustrée par la corruption et l’immobilisme des autorités, centrales et régionales. Dans les couches défavorisées se développait un populisme radical, aux formes contradictoires : certains regrettaient l’autoritarisme expéditif du général Suharto qui avait gouverné le pays pendant trente-deux ans, garantissant, dans le souvenir de ceux qui l’évoquaient, sécurité et prospérité ; d’autres voyaient dans la religion (l’islam) la solution aux désordres de la république. Les radicaux en profitaient pour exiger l’application d’une orthodoxie musulmane sans compromis avec les autres religions et surtout avec les « hérétiques ».
Les oulémas conservateurs ont ainsi exigé l’interdiction du mouvement Ahmadiyah pour atteintes à la vraie foi, au nom de la loi « anti-blasphème ». En vain, les musulmans modérés et séculiers ont réclamé l’abrogation de cette loi jugée scélérate. Ils estimaient que les fatwas intolérantes et les règlements prohibitifs en matière de construction de lieux de culte favorisaient les agissements des milices islamiques.
On aurait compté une soixantaine d’attaques contre des lieux de culte « illégaux » en 2010. Le 6 février 2011, 1 500 membres du Front de défense de l’islam (FPI) ont mis à sac un village « hérétique » situé dans la province de Banten, et assassiné trois membres de l’Ahmadiyah. En mars, des colis piégés étaient envoyés par des islamistes présumés à des personnalités libérales ou séculières.
L’État démocratique paraissait incapable de lutter contre les ennemis de la démocratie.
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