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L’année 2010-2011 a été difficile pour l’Alliance progressiste unie (UPA), coalition au pouvoir menée par le parti du Congrès. Le gouvernement de Manmohan Singh, mais aussi la présidente du parti Sonia Gandhi, ont vu leur image ternie en raison de multiples scandales, tandis que l’inflation restait forte. Pourtant, l’Inde a plutôt bien surmonté la crise économique mondiale, et son statut international de puissance émergente s’est confirmé : en 2010, tous les chefs d’État ou de gouvernement des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU ont fait le voyage de New Delhi.
Le gouvernement de Manmohan Singh s’est trouvé éclaboussé par une suite de scandales, qui n’ont pas compromis la réputation d’intégrité du Premier ministre, toutefois accusé de manquer de réactivité. Les conditions d’attribution du « réseau G2 », qui a permis le boom du téléphone mobile depuis 2008, ont conduit le ministre des Télécommunications en prison et ont abouti au blocage du Parlement pendant des semaines par l’opposition, de droite (le Bharatiya Janata Party – BJP) et de gauche (le Parti communiste indien-marxiste – CPI-M), d’autant que la Cour des comptes a estimé le manque à gagner du Trésor public à quelque 40 milliards de dollars. Du coup, le dossier de la corruption a refait surface, à la faveur d’affaires diverses : Jeux du Commonwealth ; détournement au bénéfice d’officiers généraux d’un immeuble des beaux quartiers de Mumbai ; évasion fiscale ; avoirs frauduleux partant massivement à l’étranger… Le tout nouveau responsable du Bureau national anticorruption a lui-même été démis par la Cour suprême.
Ces dérives ont été d’autant moins tolérées par l’opinion que la hausse des prix des denrées alimentaires a mis à mal le pouvoir d’achat, le tout décrédibilisant une politique économique affichant comme priorité la « croissance inclusive » au bénéfice de « l’homme de la rue ». L’horizon politique de l’UPA s’est donc assombri, même si la stratégie du parti du Congrès face à la crise a été efficace en termes de croissance : tombée à 6,6 % en 2009, elle est remontée à 7,9 % en 2010, les experts annonçant plus de 8 % pour 2011. Restait à faire face aux déficits de la balance commerciale et à la baisse d’un tiers des investissements directs étrangers en 2010 – un problème pour une stratégie d’investissements lourds pour moderniser les infrastructures, goulot d’étranglement de la croissance.
Cette conjoncture expliquait la hausse de 17 % des dépenses sociales prévue dans le budget 2011-2012 voté au Parlement en février 2011. Après la politique d’emploi rural partiellement garanti, grande réforme du premier mandat du gouvernement (2004-2009), celui-ci investissait enfin de façon notable dans la santé publique et l’éducation de base, points faibles d’une société à deux vitesses.
À mi-mandat, les élections régionales d’avril 2011 décidant du sort des gouvernements de quatre États de l’Union ont à cet égard lancé un signal plutôt rassurant pour le parti du Congrès. Certes, au Tamil Nadu, son allié le Dravida Munnetra Kajagam (DMK), en place depuis 2006, a été balayé par le frère ennemi, l’Anna Dravida Munnetra Kajagam (ADMK) de Jayalatitha. Mais en Assam, le Congrès au pouvoir depuis deux législatures a remporté une troisième victoire, tandis qu’au Kérala la coalition de gauche menée par le CPI-M, qui s’est bien battue, a dû céder la place, à quatre sièges près, à la coalition du Front démocratique uni menée par le parti du Congrès. Au Bengale enfin, le même CPI-M, au pouvoir depuis 1977, a connu une humiliante défaite au bénéfice du Trinamool Congress, une formation régionale menée par Mamata Banerjee, que soutenait le parti du Congrès. Mais les cartes ont été en partie rebattues au sein de la coalition au pouvoir à New Delhi, et les succès relatifs de 2011 ne garantissent pas la victoire aux prochaines élections générales prévues en 2014…
En février 2011, l’Inde a commencé le recensement décennal de la population. Avec un taux de croissance moyen annuel de 1,76 % (en baisse continue depuis quarante ans), la population dépasse désormais 1,21 milliard d’habitants. Avec 940 femmes pour 1 000 hommes, le sex ratio a quasiment retrouvé son niveau de 1961 : la campagne contre l’élimination des fœtus féminins aurait-elle porté ses fruits ? Le taux d’alphabétisation a progressé de 10 points, à 74 % (65 % seulement pour les femmes). L’Inde avance donc à peu près au rythme démographique prévu, qui devrait lui faire dépasser la Chine d’ici vingt à trente ans. Elle devrait aussi disposer à moyen terme du « dividende démographique » mis en avant par les gouvernants : la plus vaste classe d’âge de travailleurs du monde. Encore faudrait-il lui trouver des emplois : besoin de développer son secteur industriel. De grandes entreprises indiennes particulièrement dynamiques existent certes déjà, y compris à l’étranger, mais le secteur ne peut encore absorber le trop-plein de main-d’œuvre des campagnes, ni tous les jeunes arrivant sur le marché de l’emploi. La formation professionnelle sera un des grands défis pour l’avenir.
Quatre foyers de tensions régionaux ont traduit à la fois des revendications identitaires et les effets du mal-développement. Dans le Nord-Est indien, le discret dialogue engagé depuis 2002 avec les leaders de la faction Isaac-Muivah du Conseil national socialiste du Nagaland, au départ séparatiste, a permis en 2010 la visite au pays de Tuengaling Muivah, après des décennies d’exil. Rien n’est joué toutefois, l’idée d’un grand « Nagalim » restant indien mais absorbant les districts à population naga de l’État voisin du Manipur étant irrecevable par celui-ci. En Assam, le Front uni de libération de l’Assam a commencé à changer de ligne après l’arrestation de ses deux principaux leaders en 2009 et en 2010. Libéré en janvier 2011, le chef historique du mouvement, Arabindo Rajkhowa, s’est prononcé pour des négociations sans conditions. Les premiers entretiens ont eu lieu à New Delhi en février.
Autre front : le Télangana. Au cœur de l’Inde, la province du nord de l’Andhra Pradesh, la plus pauvre de l’État, a été agitée de mouvements voulant en faire un État de l’Union en propre. Si l’accord de principe à ce découpage a été donné par New Delhi dès 2009, les modalités du processus restent l’objet de vifs débats, le sort même de la capitale de l’État, Hyderabad, une des villes phares de la révolution informatique en Inde, étant en jeu. New Delhi est resté très prudent en cette affaire, car la zone est sensible en raison d’un passé récent d’insurrection révolutionnaire et d’un potentiel de tensions entre communautés musulmane et hindoue.
Le Télangana appartient en effet au « corridor rouge », ce vaste espace étendu du sud du Bihar, dans la vallée du Gange, à l’Andhra Pradesh, avec, comme bastion, l’État du Chhattisgarh, où l’insurrection maoïste des naxalites est encore montée en puissance en 2010. La répression par les paramilitaires, appuyée un temps par les milices tribales du Salwa Judum, n’est toujours pas parvenue à écraser un mouvement contrôlant nombre de districts forestiers habités par les populations tribales. Active au Chhattisgarh, mais aussi au Jharkhand et dans une frange du Bengale occidental, l’insurrection naxalite a été qualifiée de « plus grande menace intérieure » par le Premier ministre Manmohan Singh. Les violences des deux camps ont fait plus de 1 100 morts en 2010 comme en 2009. En décembre 2010, l’incarcération pour « sédition et conspiration » du docteur Binayak Sen, militant des droits de l’homme travaillant de longue date dans la région, a déclenché de vives protestations dans l’opinion libérale indienne, et suscité en février 2011 une pétition signée par quarante prix Nobel.
Autre zone de tension, le Cachemire, territoire contesté par le Pakistan depuis 1947, restait un cas d’une importance particulière. L’insurrection anti-indienne lancée par des groupes cachemiris en 1989-1990, puis appuyée par des groupes pakistanais djihadistes, a donné des signes de fatigue, l’Inde n’ayant rien lâché après vingt ans de confrontations. Mais, à l’été 2010, le mouvement a pris un tour nouveau, avec, pendant des semaines, dans la vallée de Srinagar, une « intifada » de jeunes Cachemiris attaquant la police à coups de pierres, au prix d’une répression totalement disproportionnée (plus de 100 morts). Il n’est pas sûr pour autant que ces protestations débouchent sur une évolution politique claire. L’opposition anti-indienne reste conduite par la Conférence Hurriyat, toujours divisée. Les initiatives indiennes – visites de parlementaires de tous bords dans la Vallée, puis mise en place en octobre 2010 d’un « groupe d’interlocuteurs » appelés à faire des propositions concrètes – n’ont pas réussi à amener les séparatistes à la table de négociation.
Côté pakistanais, le général Kayani, chef de l’armée de terre, a durci les positions du pays après le départ du général Musharraf en 2008, et les relations avec l’Inde sont restées difficiles. Le dialogue bilatéral instauré depuis 2004 avait été suspendu par New Delhi après les graves attentats de Mumbai en 2008 (164 morts), l’Inde attendant d’Islamabad de vraies mesures de démantèlement du groupe djihadiste incriminé (Lashkar-e Taiba). Le Pakistan n’a guère bougé sur ce dossier, mais New Delhi s’est résolu en mars 2011 à relancer le dialogue, fût-ce sur un mode mineur. Face à la crise pakistanaise et à la montée en puissance de l’extrémisme dans le pays, Manmohan Singh a décidé maintenir le contact avec les autorités civiles, plus ouvertes au dialogue que l’armée mais ne jouissant que d’une autonomie très limitée sur le dossier sensible du terrorisme. L’élimination début mai 2011 d’Oussama Ben Laden, reclus dans une ville de garnison pakistanaise, n’a pas remis en cause la politique de relance du dialogue bilatéral.
Quels que soient ses problèmes internes, économiques, sociaux ou politiques, l’Inde, portée par sa croissance, a continué de s’afficher comme puissance émergente. Le rapprochement avec les États-Unis avait besoin de la visite du président Obama en novembre 2010 pour lever certaines interrogations, ce qui fut fait avec l’appui américain enfin donné à la candidature indienne au statut de membre permanent du Conseil de sécurité. Les choses étaient plus claires avec la Russie (visite du président Medvedev en décembre 2010), la France (visite du président Sarkozy en décembre 2010), la Grande-Bretagne (visite du Premier ministre David Cameron en juillet 2010), chacun des visiteurs cherchant aussi des contrats. Restait la Chine (visite du Premier ministre Wen Jiabao en décembre 2010 également), dont les relations commerciales avec l’Inde, en pleine expansion (représentant 60 milliards de dollars), ont été de plus en plus déficitaires pour New Delhi, alors que la politique chinoise sur le Cachemire (présence chinoise accrue côté pakistanais, et visas émis sur feuille volante pour le côté indien) a suscité le mécontentement de New Delhi. La rencontre entre Manmohan Singh et le président chinois Hu Jintao en avril 2011 a quelque peu calmé le jeu, et il a été décidé de reprendre les relations militaires entre les deux pays, suspendues en 2010.
Concernant les coopérations économiques et politiques avec les pays du Sud, en particulier le Brésil et l’Afrique du Sud, le troisième sommet des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) en avril 2010, devenus « BRICS » avec l’entrée de l’Afrique du Sud dans le groupe des grands émergents, a constitué un tournant. Le rapprochement avec Washington et le dialogue continu avec l’Union européenne ne valant pas alignement sur les puissances établies, l’Inde, membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU depuis le 1er janvier 2011, s’est abstenue lors du vote du 17 mars 2011 sur la Libye (comme la Russie, la Chine et le Brésil) et, comme ses quatre partenaires des BRICS, elle a appelé en avril à « éviter l’usage de la force ». Un message de plus à destination des pays occidentaux…
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