France 2010-2011  

Vincent Tiberj 
Mise en ligne : septembre 2011

Sarkozy, stop ou encore ?

Les élections régionales de 2010, et le déclin de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) qu’elles ont entériné, ont marqué la mi-temps du mandat de Nicolas Sarkozy. Désormais, l’actualité politique et sociale française serait analysée avec l’élection présidentielle de 2012 comme horizon. Le pouvoir en place n’abordait pas cette échéance de la meilleure façon. La France peinait à sortir de la crise et, même si l’économie montrait des signes de reprise, celle-ci n’était guère ressentie par la société française.

Une sortie de crise ? Peut-être, mais pas pour tous

Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), la France s’orientait vers une sortie de crise en 2010, avec un taux de croissance du PIB de + 1,3 %, contre – 2,5 % en 2009 et + 0,1 % en 2008. Néanmoins, cette embellie restait fragile, la France n’ayant toujours pas renoué avec le niveau de richesse de début 2008. Sa croissance demeurait largement inférieure à celle constatée outre-Rhin (plus de 3 %). Surtout, cette embellie n’était pas ressentie comme telle par une grande partie de la population et la reprise semblait bénéficier aux entreprises plutôt qu’aux salariés.

Par rapport à 2009, les bénéfices des entreprises du CAC 40 ont doublé en 2010 (83 milliards d’euros), un niveau proche de celui constaté avant la crise. Par ailleurs, le moral des entrepreneurs s’orientait positivement pour la première fois depuis la crise. Les chefs d’entreprise anticipaient ainsi un rebond de 14 % de leurs investissements industriels, selon l’INSEE.

Cet optimisme économique contrastait avec la persistance des craintes et de la morosité des ménages. La consommation stagnait depuis près de trois ans, notamment en termes de produits manufacturés, mais aussi pour l’automobile depuis la fin de la prime à la casse. Parmi les préoccupations des Français mesurées par TNS-Sofres, le chômage restait un sujet de préoccupation pour plus de 70 % des Français en moyenne, et l’évolution du pouvoir d’achat pour 45 % à 50 % des personnes interrogées. Le chômage n’a pas baissé, se maintenant au-dessus de 9 % pendant toute l’année 2010 et début 2011.

La majorité présidentielle : actions, réactions, impositions

Février 2010 a vu la fin du grand débat sur l’identité nationale, mais, dès juillet 2010, N. Sarkozy a relancé lors de son discours de Grenoble un débat similaire, liant ouvertement immigration et délinquance et stigmatisant les Roms (avec pour conséquence de sérieuses tensions avec la Commission européenne). En août 2010, Brice Hortefeux, encore ministre de l’Intérieur, a d’ailleurs proposé de déchoir de la nationalité française les polygames et les « tueurs de flics ». Enfin, en janvier 2011, diverses voix à l’UMP se sont proposé de lancer un débat sur l’islam et la laïcité en France. Insécurité, délinquance, immigration sont donc restés des enjeux politiques sur lesquels le président comptait.

En matière socioéconomique, on relèvera l’abandon du bouclier fiscal (alors même que ce marqueur idéologique du sarkozysme était « intouchable » auparavant) et le lancement d’un chantier de réflexion autour du quatrième risque social : la dépendance.

La grande affaire sociale de cette période 2010-2011 a été la réforme des retraites, alors même que N. Sarkozy avait déclaré, en mai 2008, ne pas disposer de mandat sur la question. L’âge légal de départ à la retraite a été porté de 60 à 62 ans et le nombre d’annuités de cotisation nécessaires pour obtenir une retraite à taux plein est passé à 43, contre 41,5 auparavant. Cette réforme a suscité une forte opposition lors du second semestre 2010, avec quatorze journées d’action syndicale de juin à novembre, dont certaines ont mobilisé plus d’un million de manifestants. Au final, même si la réforme a été adoptée en décembre 2010, la bataille de l’opinion a été gagnée par les syndicats, ajoutant ce motif de mécontentement aux autres. Car le fait marquant restait la très faible popularité du président, dont la cote de confiance n’a atteint la barre des 30 % qu’à deux reprises entre avril 2010 et avril 2011 (baromètre TNS-Sofres), descendant jusqu’à 22 % en mars 2011. A priori, les initiatives prises lors de cette dernière période ne lui ont pas permis de reprendre la main.

Facteur aggravant, l’actualité politique et le débat sur les retraites ont été pollués par une série d’« affaires » ayant touché des membres du gouvernement. Cette très mauvaise séquence politique a commencé avec l’« affaire Éric Woerth-Liliane Bettencourt » (juin 2010), où le trésorier de l’UMP et ministre du Travail (et ancien ministre du Budget) a été accusé notamment d’avoir fait embaucher son épouse en jouant de ses relations auprès de la première actionnaire du groupe L’Oréal. Derrière cette affaire, particulièrement mal gérée par le pouvoir (qui a maintenu É. Woerth au gouvernement jusqu’au remaniement du 14 novembre 2010), ce sont les relations entre le sarkozysme et les sphères patronales qui ont été mises en accusation.

Alors que les accusations contre É. Woerth étaient particulièrement dangereuses politiquement, le président lui a conservé sa confiance mais a « démissionné » en juillet 2010 Christian Blanc et Alain Joyandet, deux secrétaires d’État soupçonnés, l’un d’avoir trompé le fisc et fait payer ses cigares par l’État, l’autre d’avoir obtenu un permis de construire de complaisance. Ces « petits arrangements avec la probité » ont accru la défiance à l’égard des responsables politiques, déjà très forte en France. En janvier 2011, l’« affaire Alliot-Marie », ministre des Affaires étrangères d’alors accusée d’avoir profité de ses relations avec l’ancien dictateur tunisien Ben Ali, est venue prolonger cette séquence.

Les oppositions « en force »

Les faiblesses de la majorité ont fait l’affaire de ses opposants, mais lesquels ? Les élections cantonales de mars 2011 ont constitué la dernière mesure « en conditions réelles » des rapports de force politiques dans l’Hexagone avant la présidentielle de 2012. La participation inférieure à 45 % pouvait être attribuée à la fois à une crise politique qui perdurait et à l’absence de réelle campagne électorale dans les médias nationaux. La faiblesse du pouvoir en place a été confirmée par les progrès de la gauche dans des cantons où elle avait déjà obtenu de très bons scores en 2004. Elle a ainsi frôlé la majorité des suffrages dès le premier tour, avec 49,5 % des voix, et a gagné trois départements, en dirigeant désormais plus de 60, contre 39 à la droite.

Surtout, l’UMP devait désormais aussi se garder à droite. Le FN et sa nouvelle présidente Marine Le Pen ont ainsi réalisé leur meilleur score à des cantonales, un scrutin « de notabilité locale » traditionnellement défavorable aux extrêmes. Avec 15 % des voix au premier tour tout en n’étant présent que dans 75 % des cantons, le FN s’est qualifié au second tour dans près de 20 % d’entre eux, en éliminant la plupart du temps le candidat de droite établi. Surtout, ces résultats sur les deux tours ont dénoté une porosité accrue entre les deux électorats de droite, au détriment de l’UMP notamment. Le siphonage des voix de 2007 pourrait donc fort bien s’inverser en 2012, s’inscrivant dans une dynamique défavorable au président Sarkozy. Les électeurs du FN en 2011 étaient 1,4 million (soit environ 2,8 millions d’électeurs sur l’ensemble du corps électoral), une progression notable par rapport aux régionales de 2009 (1,9 million) et aux européennes de 2008 (1,1 million), les trois élections ayant été marquées par de forts taux d’abstention.

Horizon 2012

Pour le pouvoir en place, l’élection présidentielle de 2012 s’annonçait pour le moins compliquée. Certains sondages envisageaient même un « 21 avril » à l’envers (en référence au premier tour de la présidentielle de 2002), où la droite serait éliminée du second tour, laissant le candidat de la gauche face à celui du FN. Cependant, trois inconnues demeuraient.

Premièrement, même si le FN avait fait un score notable et que sa présidente semblait plus acceptable par l’opinion que son père (Jean-Marie Le Pen, jusque-là à la tête du parti), il était difficile de chiffrer la part réelle de votes d’adhésion et donc son poids dans les urnes lors d’une présidentielle.

Deuxièmement, le président cultivait de nouveau sa stature internationale, notamment grâce aux interventions militaires en Libye et en Côte-d’Ivoire, mais aussi avec la présidence du G-8 et du G-20 – stratégie qui lui avait été plutôt bénéfique lors de la présidence française de l’Union européenne en 2008.

Troisièmement, la situation à gauche restait pour le moins imprévisible. Début 2011, la prudence était de mise dans l’attente des primaires socialistes et écologistes. Puis le « coup de tonnerre » de l’arrestation à New York de Dominique Strauss-Kahn (suite à une plainte déposée contre lui pour agression sexuelle, dont le bien-fondé était contesté en juillet 2011), directeur du FMI et jusque-là candidat potentiel le mieux placé, est venu chambouler tous les pronostics à la mi-mai 2011.

Poussé à démissionner, D. Strauss-Kahn a été remplacé à la tête du FMI par Christine Lagarde, qui a pris ses fonctions le 5 juillet 2011, abandonnant le ministère français de l’Économie et des Finances, alors confié à François Baroin.

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