États-Unis 2010-2011  

Ibrahim Warde 
Mise en ligne : septembre 2011

Obama dans le creux du mandat

Barack Obama et son parti ont subi une sévère défaite lors des élections de mi-mandat du 2 novembre 2010. Les démocrates ont en effet perdu le contrôle de la Chambre des représentants et réduit de trois sièges leur majorité au Sénat. La morosité économique était en grande partie responsable de cette débâcle. La popularité du président était tombée sous la barre des 50 %, et seuls 35 % des Américains pensaient que la situation économique s’était améliorée depuis le début de son mandat.

Barack Obama et les démocrates confrontés à un climat hostile

En deux ans, l’énergie politique et l’enthousiasme avaient changé de camp. Les groupes (jeunes, minorités, syndicalistes, etc.) qui s’étaient mobilisés pour porter Barack Obama à la présidence ont montré cette fois-ci bien peu d’enthousiasme. L’aile gauche du Parti démocrate reprochait en particulier à l’équipe au pouvoir de n’avoir pas tenu ses promesses de rupture avec les grandes orientations de l’administration de George W. Bush. Qu’il s’agisse de la fermeture (promise et sans cesse différée) de la prison de Guantanamo ou de la guerre en Afghanistan (où, par certains aspects, comme dans l’usage excessif des « drones », avions sans pilotes utilisés pour les frappes ciblées, Barack Obama avait été plus loin que George W. Bush), les choix du président avaient déçu.

Sur le plan économique, le renflouement du secteur bancaire n’a pas favorisé la relance du crédit ni, par conséquent, la reprise de l’investissement et de la consommation. L’impunité des banquiers, qui ont renoué avec les profits et les gros bonus, ne manquait pas de choquer et d’aucuns accusaient l’administration de complaisance à leur égard, alors que les classes moyennes, surtout celles frappées par le marasme immobilier et le chômage (dont le taux se maintenait autour de 9,4 %), éprouvaient un sentiment de paupérisation croissante.

Mais, paradoxalement, le discours dominant était celui de la droite pure et dure, symbolisée par un mouvement populiste connu sous le nom de « Tea Party », déchaîné contre la bureaucratie dépensière de Washington, et surtout contre Barack Obama qui se voyait accusé d’être un « socialiste ». Un autre groupuscule de la droite américaine, les « birthers », contestait jusque la légitimité du président qui, selon ses adhérents, n’était pas né sur le sol américain et ne pouvait donc constitutionnellement assumer la fonction suprême. Le promoteur immobilier Donald Trump en fit même le thème de son éphémère campagne présidentielle, contraignant la Maison Blanche à produire un certificat de naissance montrant que Barack Obama était bien né à Hawaii, en territoire américain.

Politiquement donc, le président et son parti devaient braver un climat hostile et composer avec la nouvelle majorité républicaine de la Chambre des représentants, dont les deux hommes forts, John Boehner, devenu président de la Chambre, et Paul Ryan, à la tête de la commission du Budget, avaient promis de se montrer intraitables dès l’entrée en fonction du nouveau Congrès le 5 janvier. Mais Barack Obama avait déjà entamé son recentrage politique avant cette date, ce qui lui a permis, entre autres, de conclure un accord fiscal de principe avec les républicains, de supprimer la loi « Don’t ask, don’t tell » qui interdisait aux militaires de se dire ouvertement homosexuels, et d’obtenir la ratification du traité avec la Russie sur la réduction des armes nucléaires (START II).

Le triomphalisme républicain a été quelque peu écorné dès le 8 janvier 2011, à la suite d’une fusillade à Tucson, dans l’Arizona. Ce jour-là, un jeune forcené a ouvert le feu lors d’un rassemblement politique, tuant six personnes et en blessant vingt autres, dont Gabrielle Giffords, membre démocrate de la Chambre des représentants. Or cette dernière, grièvement blessée, avait été l’objet de virulentes attaques de la part du « Tea Party » ainsi que des médias de droite comme Fox News. Le pays, choqué, en est venu à se demander si la violence verbale et la radicalisation du discours politique n’étaient pas responsables de cette tragédie.

Dès lors, les coups d’éclat de la nouvelle majorité républicaine ont été largement symboliques. Ainsi, l’abrogation en grande fanfare, le 19 janvier 2011, de la loi sur la réforme de la santé (votée en 2009) était sans effet puisqu’elle ne pouvait être entérinée par un Sénat à majorité démocrate.

Débat sur la reprise économique et l’état des finances publiques

Les principales négociations entre les deux partis portaient sur la question du relèvement du plafond de la dette. Les républicains avaient promis de sabrer dans les dépenses à hauteur de 100 milliards de dollars, en supprimant en particulier les programmes sociaux. S’il a apporté son soutien à plusieurs propositions qui avaient depuis longtemps les faveurs des républicains, comme la réduction du taux de l’impôt sur les sociétés ou la simplification du système fiscal, le président Obama a insisté sur le fait qu’une cure d’austérité budgétaire ne devait pas se traduire par un ralentissement économique ou nuire à terme à la compétitivité du pays. Tant les milieux d’affaires que les républicains se montraient sceptiques.

Le déficit budgétaire a passé la barre des 1 300 milliards de dollars alors que la dette publique, qui se creusait tous les jours de 3 à 4 milliards, a atteint début 2011 13 960 milliards de dollars (10 470 milliards d’euros). Les deux agences de notation Moody’s et Standard & Poor’s ont indiqué, en avril 2011, qu’elles envisageaient pour la première fois de dégrader la note de Washington, qui avait toujours été jusque-là AAA (la note maximale).

Le 25 janvier 2011, dans son discours sur l’état de l’Union, le président Obama a assuré que l’enjeu était de voir « les nouveaux emplois et les nouvelles industries s’enraciner dans ce pays, et pas ailleurs ». Pour ce faire, le pays devait engager certaines dépenses de nature à rebâtir des infrastructures obsolètes, reformer le système éducatif, et encourager l’innovation technologique en particulier dans les « sources d’énergie propres » (énergies éolienne, solaire, nucléaire, combustion propre du charbon, et gaz naturel). La réduction des déficits se ferait par la traque des dépenses inutiles, la fin des « niches fiscales » comme les « milliards de dollars de cadeaux » fiscaux accordés aux groupes pétroliers.

Dans un contexte économique difficile, et en particulier du fait des nombreuses catastrophes naturelles (inondations, cyclones) qui se sont abattues sur le Midwest et sur le Sud du pays, l’idée d’un désengagement systématique de l’État fédéral ne faisait plus forcement recette.

Les ambiguïtés révélées de la diplomatie américaine

Le président a repris l’initiative politique, et a redoré son blason auprès de nombre de ses compatriotes qui l’accusaient de « mollesse » en matière de lutte antiterroriste, lorsqu’une opération commando menée le 1er mai 2011 en territoire pakistanais a abouti à l’élimination d’Oussama Ben Laden, à l’issue d’une chasse à l’homme de près de dix ans.

Mais, outre les polémiques sur la légalité de cette action, l’élimination de Ben Laden a remis sur le tapis la question de la politique américaine au Pakistan et en Afghanistan. Le fait que le chef d’Al-Qaeda se trouvait (apparemment depuis quelques années déjà) en plein cœur du Pakistan, et à un jet de pierre d’une grande école militaire, est venu confirmer les soupçons américains au sujet d’un « double jeu » pakistanais, d’autant plus qu’Islamabad, « allié stratégique » des États-Unis depuis le début de la « guerre contre le terrorisme », avait reçu à ce titre près de 20 milliards de dollars.

Quant aux opposants de la guerre en Afghanistan, ils ne manquaient pas de rappeler que cette guerre était désormais d’autant plus inutile que les nouvelles terres d’élection d’Al-Qaeda étaient ailleurs, au Yémen, en Somalie ou au Maghreb. Le retrait progressif de l’armée américaine devait certes commencer à l’été 2011 (pour se terminer en 2014, date à laquelle les troupes afghanes prendraient le relais des forces de l’OTAN), mais des doutes persistaient sur la pertinence de ce départ.

Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, le site WikiLeaks (qui, étant en possession de près d’un demi-million de communications confidentielles du gouvernement américain, n’a cessé d’organiser des fuites en collaboration avec différents journaux internationaux) a montré que les responsables américains ne croyaient guère à leurs propres discours sur une victoire militaire en Afghanistan et qu’ils doutaient de la capacité du président Hamid Karzaï, faible, impopulaire et corrompu, à imposer son contrôle sur l’ensemble du territoire afghan.

Avec l’effet domino du « printemps arabe », la diplomatie américaine a été confrontée à d’autres dilemmes : fallait-il soutenir des régimes aussi corrompus que sclérosés mais qui assuraient à la fois la « stabilité » dans la région et un soutien sans faille à la « guerre contre le terrorisme » de Washington ? Si elle a soutenu le changement en Tunisie et en Égypte, la diplomatie américaine a adopté une position plus ambiguë face à d’autres régimes comme le Yémen ou surtout le royaume de Bahreïn, qui se trouve aux portes de l’Arabie saoudite.

Dans ce contexte, Barack Obama a prononcé un grand discours le 19 mai 2011, où il a cherché à présenter une doctrine cohérente, axée sur un soutien au changement assorti d’aides économiques et sociales. Dans le même discours, Obama s’est prononcé pour la création d’un État palestinien sur la base des « frontières » de 1967, tout en envisageant des accommodements territoriaux qui tiendraient compte des préoccupations sécuritaires d’Israël. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, qui avait déjà rejeté en septembre 2010 la demande américaine de prolonger le moratoire sur la colonisation en Cisjordanie, a opposé une fin de non-recevoir aux propositions du président américain.

L’issue de cette confrontation inédite est restée floue. Benyamin Netanyahou « a joué » le Congrès (très pro-israélien) contre la Maison Blanche, et entendait mobiliser le puissant lobby pro-israélien lors de l’élection présidentielle américaine de 2012.

Stratégie de « triangulation » pour 2012

Pour cette élection, Barack Obama entendait semble-t-il adopter la stratégie dite de « triangulation » qui avait été celle de Bill Clinton entre la défaite spectaculaire de son parti en 1994 et sa réélection aisée deux ans plus tard, consistant à se situer à mi-chemin entre la gauche du parti démocrate et la droite républicaine. En pillant aux républicains certains de leurs thèmes sans aller trop loin, il pouvait « ratisser large » et neutraliser leurs critiques. Cela lui permettait aussi de mettre en relief l’extrémisme et le dogmatisme de ses adversaires, montrant sa différence et apparaissant comme un recours à la fois compétent et responsable.

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