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Frappée depuis 2008 par une crise économique sans précédent, l’Espagne avait déjoué en 2010 les pronostics les plus pessimistes sans parvenir pour autant à retrouver le chemin de la croissance et à résorber un chômage massif. Le PIB, qui avait chuté de 3,7 % en 2009, est resté pratiquement stable en 2010 (– 0,1 %), mais le taux de chômage s’installait durablement aux alentours de 20 %, restant le plus élevé de l’Union européenne (UE) et affectant tout particulièrement les jeunes (41,6 % de demandeurs d’emploi parmi les 15-24 ans en 2010). La situation économique restait largement en tête des préoccupations d’une société inquiète, qui a néanmoins goûté la joie éphémère d’une première victoire en Coupe du monde de football en juillet 2010.
Voulant à tout prix rassurer les marchés financiers afin d’éviter de se retrouver dans la situation de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal, le gouvernement Zapatero a pris, en mai 2010, des mesures immédiates (diminution du salaire des fonctionnaires, gel de nombreux investissements publics) destinées à diminuer les dépenses publiques. Parallèlement, il a augmenté l’impôt sur la consommation, le taux normal de l’IVA (taxe sur la valeur ajoutée) passant de 16 à 18 % le 1er juillet 2010, et a annoncé pour 2011 un relèvement de l’impôt sur le revenu pour les ménages les plus aisés. Il est ainsi parvenu à faire légèrement reculer le déficit des administrations publiques (9,2 % en 2010 contre 11,1 % en 2009). Convaincu que ces dispositions conjoncturelles n’étaient pas suffisantes pour retrouver la confiance des marchés et dynamiser une économie longtemps dopée par un secteur immobilier en déroute, le gouvernement socialiste a entrepris une série de réformes controversées dans plusieurs domaines : retraites (recul progressif de l’âge de la retraite de 65 à 67 ans) ; marché du travail (allègement du coût des licenciements) ; établissements financiers (restructuration des très nombreuses caisses d’épargne fragilisées par la crise immobilière). Ces orientations ont permis à l’Espagne de rassurer les institutions économiques internationales (FMI, OCDE) et, surtout, de continuer à emprunter sur les marchés internationaux pour financer sa dette publique à des conditions beaucoup plus favorables que celles faites à l’Irlande, au Portugal et à la Grèce. Mais elles ont entraîné des tensions sociales et une impopularité durable de l’équipe au pouvoir.
Tandis que le « président du gouvernement » José Luis Rodriguez Zapatero avait veillé, depuis son accession au pouvoir en 2004, à maintenir de bonnes relations avec les milieux syndicaux, sa politique économique et sociale anticrise a rencontré l’hostilité des grands syndicats de gauche (Commissions ouvrières [CC.OO] et Union générale du travail [UGT]). Pour la première fois depuis 2002 (sous un gouvernement du Parti populaire [PP, droite]) et seulement la cinquième fois depuis l’avènement de la démocratie, les syndicats ont convoqué une grève générale, le 29 septembre 2010. Inégalement suivie, cette mobilisation antigouvernementale n’a toutefois pas enterré le dialogue social. Après plusieurs mois de discussions, un « pacte social » était signé, fin janvier 2011, entre syndicats, patronat et gouvernement. Cet accord aménageait la réforme des retraites entamée par le gouvernement, annonçait une priorité à la lutte contre le chômage des jeunes et prévoyait une réforme des conventions collectives afin de donner plus de souplesse au marché de l’emploi. Mais la colère sociale a rebondi sous la forme inédite de la mobilisation d’une jeunesse précarisée réunie grâce aux réseaux Internet, qui a manifesté à partir du 15 mai 2011 sous la bannière des « indignés ». Ce mouvement a occupé pendant plusieurs semaines le cœur des grandes villes, accusant les organisations politiques et syndicales d’ignorer les besoins et les demandes des citoyens ordinaires.
En dépit de la reprise du dialogue avec les syndicats, le gouvernement Zapatero n’est pas parvenu à enrayer la défiance croissante de l’opinion à son égard. Cible quotidienne des attaques de l’opposition du PP, le Premier ministre a modifié son équipe gouvernementale le 20 octobre 2010, en renforçant le poids des cadres anciens du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE, gauche), mais sans parvenir à inverser la tendance des sondages d’intention de vote plaçant très largement en tête le PP. De plus en plus ouvertement critiqué au sein de son propre parti et après des mois d’interrogations médiatiques sur son avenir, Zapatero a annoncé, avant même les élections municipales et autonomiques du 22 mai 2011, qu’il ne briguerait pas un troisième mandat. La cuisante défaite électorale du parti gouvernemental au profit du PP a conduit les dirigeants du PSOE à proposer le chevronné premier vice-président du gouvernement, Alfredo Pérez Rubalcaba, comme future tête de liste aux élections législatives prévues en 2012.
Les socialistes avaient déjà perdu le pouvoir en Catalogne après les élections autonomiques (régionales) du 28 novembre 2010 gagnées par la fédération nationaliste de centre droit Convergence et Union (CiU), qui avait déjà gouverné la Generalitat (« Généralité », gouvernement catalan) entre 1980 et 2003. Artur Mas, président de CiU depuis 2001, dirigeait désormais une Catalogne particulièrement frondeuse à l’égard de l’État espagnol depuis que le Tribunal constitutionnel avait, le 9 juillet 2010, invalidé une partie du Statut de la Catalogne et refusé l’usage du mot « nation » employé dans son préambule. La tentation souverainiste, notamment marquée par la tenue de « référendums » officieux sur l’indépendance de la Catalogne dans de nombreuses localités, grandissait dans une Communauté autonome dont le Parlement s’était distingué en votant, le 28 juillet 2010, l’interdiction des corridas sur le territoire catalan à partir de 2012.
Acculée par les efforts des forces de sécurité espagnoles et françaises, l’organisation terroriste ETA (Euskadi Ta Askatasuna, « Pays basque et liberté »), dont la seule victime mortelle en 2010 avait été, pour la première fois, un policier français abattu le 16 mars à Dammarie-les-Lys, a annoncé une trêve le 5 septembre 2010, de manière voilée, en indiquant avoir décidé depuis plusieurs mois la cessation de ses « actions armées offensives ». Cette annonce était considérée par la quasi-totalité des acteurs politiques comme trop vague pour être prise au sérieux. Sous la pression du mouvement de la gauche dite « abterzale » (« patriote »), soutenant politiquement les revendications d’ETA, celle-ci a déclaré, le 10 janvier 2011, un « cessez-le-feu permanent, général et vérifiable » en énonçant un certain nombre de conditions politiques (notamment le « droit à l’autodétermination ») à la fin de la lutte armée. Échaudées par les annonces antérieures du même type plus ou moins rapidement démenties par la reprise des actions violentes (le précédent « cessez-le-feu permanent » déclaré par ETA en mars 2006 ayant été suivi d’une reprise des attentats en décembre de la même année), la plupart des forces politiques jugeaient que le pas franchi était encore insuffisant.
Néanmoins, la mouvance indépendantiste radicale a profité du contexte pour tenter de revenir dans le jeu électoral basque dont elle avait été exclue depuis l’interdiction du parti Batasuna (Unité) en 2003. Un nouveau parti, Sortu (« Naître », ou « Créer »), a été fondé en février 2011, inscrivant dans ses statuts la condamnation « de la violence et du terrorisme ». Saisi par le gouvernement, le Tribunal suprême, bien que divisé sur le sujet, refusait l’inscription de Sortu sur le registre des partis politiques autorisés, le considérant comme un prolongement de Batasuna. Finalement, cette mouvance s’est fondue, avec l’aval du Tribunal constitutionnel, dans une coalition électorale surnommée Bildu (« Réunir ») qui a réussi une percée spectaculaire aux élections municipales basques du 22 mai 2011 en obtenant plus de 25 % des suffrages.
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