Cuba 2010-2011  

Janette Habel 
Mise en ligne : septembre 2011

Une nouvelle politique économique

L’adoption des réformes économiques lors du VICongrès du Parti communiste cubain (PCC) présidé par Raoul Castro fera date. Pour la première fois depuis 1959, la place du marché et de l’initiative privée ont été revalorisés. L’ancien « modèle » hypercentralisé et bureaucratique a été « actualisé », selon la terminologie officielle. Et R. Castro (80 ans) est devenu Premier secrétaire du PCC, succédant ainsi à son frère Fidel (85 ans) après un demi-siècle de pouvoir sans partage. Précédé de consultations populaires, ce Congrès a posé les jalons d’une nouvelle stratégie économique : même si les textes législatifs la mettant en œuvre ne sont pas encore connus mi-2011, la portée de ces décisions ne saurait être sous-estimée. Le gradualisme et le rythme lent adoptés par R. Castro et son équipe s’expliquent plus par la prudence nécessaire dans la mise en œuvre des réformes que par des hésitations sur la voie à suivre. L’« actualisation » menace en effet certains des acquis sociaux de la Révolution. Il faut avancer « sans se hâter mais sans s’arrêter », a déclaré R. Castro.

Les réformes annoncées doivent diversifier les formes de propriété et permettre l’embauche – pour la première fois autorisée – de salariés par les travailleurs indépendants et les auto-entrepreneurs, créant ainsi un marché du travail. L’État, lui, devrait peu à peu se décharger de charges sociales devenues trop lourdes. Les subventions étatiques aux entreprises vont être réduites, celles qui ne sont pas rentables seront supprimées. Le VICongrès a ratifié la suppression à terme de 1,3 million d’emplois publics et a confirmé l’ouverture de l’économie à 178 petits métiers afin de faciliter la reconversion des salariés mis au chômage.

L’heure est ainsi à l’accroissement de la productivité et de la rentabilité. Un demi-million de postes publics auraient déjà dû être supprimés à la fin du mois de mars 2011, mais cette échéance a dû être reportée car l’âpreté de la crise, l’opposition politique de certains secteurs de l’appareil et les résistances sociales compliquent la marche des réformes. Selon R. Castro, les trois quarts des interventions lors des débats qui ont précédé le Congrès ont porté sur les questions sociales et les difficultés de la vie quotidienne, le logement, les transports, reflétant la crainte des Cubains de perdre la sécurité et les acquis sociaux de la période antérieure. La suppression du carnet de rationnement (« libreta ») envisagée par les autorités a suscité de nombreuses protestations : elle a été reportée. Garantissant la distribution mensuelle d’aliments et de produits de base à des prix subventionnés, la libreta ne couvre désormais plus que dix à douze jours de besoins, mais elle assure aux plus pauvres un minimum indispensable. Sa suppression supposerait une hausse des salaires afin de préserver le pouvoir d’achat des ménages, une mesure que la situation économique ne permet pas.

Le développement du secteur privé est considéré comme un moyen pour absorber la main-d’œuvre excédentaire, mais il pourrait aussi permettre à l’État de mettre en place une fiscalité inexistante jusqu’alors et de récupérer des recettes en taxant les nouveaux travailleurs indépendants et les petits entrepreneurs. Rien ne dit cependant que l’ensemble de ces mesures suffira à garantir la reconversion des salariés licenciés. D’autant qu’une grande partie des emplois disponibles le sont dans l’agriculture, à la campagne, où la main-d’œuvre urbaine est réticente à se recycler. R. Castro a déclaré que la production d’aliments est « une affaire de sécurité nationale », Cuba important en effet 80 % de l’alimentation de la population. Afin de réduire la facture, le gouvernement a redistribué des terres en usufruit : il a mis 800 000 hectares non cultivés à la disposition de nouveaux producteurs potentiels. Mais d’ores et déjà des voix se font entendre pour réclamer l’attribution des terres en pleine propriété.

Le pouvoir de Raul Castro se trouve donc consolidé, la succession de Fidel Castro étant désormais un fait acquis. Comment le nouveau Premier secrétaire du PCC conçoit-il son rôle ? « Le Premier secrétaire, a-t-il déclaré, a pour principale mission et pour vocation de défendre, préserver et continuer à perfectionner le socialisme et ne jamais permettre le retour du capitalisme. » En d’autres termes : concilier planification et marché tout en maintenant le parti unique et un contrôle politique sévère. Mais cette stratégie économique fortement inspirée du Vietnam sera-t-elle viable à Cuba ? Sur le plan politique, rien n’a encore été décidé. Le nouveau président a fait la proposition de limiter à deux fois cinq ans la durée des mandats politiques fondamentaux afin d’assurer un « rajeunissement systématique » des cadres. Il a salué le rôle joué par l’Église catholique dans la libération de prisonniers politiques grâce à un dialogue « loyal » et « respectueux ». R. Castro a annoncé une conférence nationale du PCC en janvier 2012, qui devrait procéder à l’élection d’une nouvelle direction du Parti. D’ores et déjà, parmi les nouveaux élus du Comité central et du Bureau politique, figurent de nombreux cadres issus des Forces armées révolutionnaires (FAR). Tout indique que cette conférence nationale devrait procéder à des décisions politiques importantes en renouvelant de façon significative les instances dirigeantes du PCC mais aussi en rénovant son fonctionnement et ses statuts.

Face à de tels défis, le gouvernement peut encore compter sur un environnement latino-américain favorable. L’exécutif cubain cherche à renforcer les processus d’intégration régionaux. La Convention intégrale de coopération entre Caracas et La Havane a été prolongée de dix ans. Mais ce partenariat essentiel pourrait être fragilisé par la maladie du président H. Chavez. Cependant, ces liens ne sont pas exclusifs et le Brésil reste un allié privilégié.

Du côté de Washington, aucun changement majeur n’est intervenu. La visite en 2011 à La Havane de l’ancien président Jimmy Carter, pour spectaculaire qu’elle fut, n’a été suivie d’aucun bouleversement significatif. Après avoir abrogé certaines des sanctions décidées par George W. Bush, l’administration Obama fait du sur-place. Une passivité qui s’explique d’une part par la faible importance du thème cubain dans l’agenda de la campagne présidentielle à venir, et d’autre part par les contraintes de la loi Helms-Burton (Cuban Liberty and Democratic Solidarity Act) adoptée en 1996 sous la pression du lobby cubain à Washington, et qui laisse peu de marge de manœuvre au président américain.

Enfin, en Europe, le Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’UE a envisagé d’assouplir sa position vis-à-vis de l’île après les libérations de prisonniers politiques. La « position commune » adoptée envers La Havane en 1996 n’a pas été annulée mais une somme de 20 millions d’euros a été accordée à Cuba pour la période 2011-2013 dans le cadre de l’Instrument de coopération au développement (ICD). Le représentant de l’UE à Cuba a précisé que « la Commission européenne était prête à accompagner ou à faciliter le processus de réformes économiques à la demande du gouvernement cubain ». Dans ce nouveau contexte, la France souhaite relancer la coopération bilatérale. Après la visite à La Havane en juin 2011 d’un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay, Paris a décidé d’« approfondir un dialogue bilatéral sans exclusive », tandis que la Chine est devenue le deuxième partenaire de Cuba dans les échanges commerciaux après le Vénézuela, supplantant l’Espagne.

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