Chine 2008-2009  

Dora Chesne 
Mise en ligne : septembre 2009

Les Jeux olympiques de Pékin, un tournant politique ?

Les Jeux olympiques de Pékin (8-24 août 2008) ont marqué la reconnaissance de la Chine comme une grande nation. L’événement a symbolisé la réussite de la voie du développement dont le régime a célébré en 2008 le trentième anniversaire. En 1978, la Chine avait en effet tourné le dos à la voie maoïste pour embrasser, dans le cadre de la politique dite d’ouverture et de réforme, le libéralisme économique.

Les partisans d’un aggiornamento politique espéraient que cet événement donnerait un nouvel élan au processus de réforme. Alors que la transition économique (développement du secteur privé dans un cadre de régulation limité et mise en place d’un secteur public fort dans les domaines jugés stratégiques) avait bien avancé au cours des trente dernières années, la dynamique de la réforme politique s’était essoufflée dans la seconde moitié des années 1980. Le totalitarisme a cédé la place à un système autoritaire dans lequel la progression de l’État de droit et des droits de l’homme se heurtait à l’absence de contre-pouvoirs.

Les futures grandes lignes de l’action gouvernementale ont été précisées lors du 3e Plénum du Comité central issu du XVIIe congrès du Parti communiste chinois (PCC), qui s’est tenu à Pékin du 9 au 12 octobre 2008, et lors de la célébration, le 18 décembre 2008, du 30anniversaire du 3e Plénum du XIe Comité central du PCC, qui avait marqué le début de la politique de réforme et d’ouverture lancée par Deng Xiaoping en 1978.

Le 3e Plénum a été centré sur le thème du développement rural, dont les défis actuels, sur les plans économique et social, font un des éléments essentiels du processus de réforme (écart croissant entre villes et campagnes, problème des expropriations de terres sans compensations suffisantes à l’origine du tiers, environ, des incidents sociaux, sécurité alimentaire à la fois en matière d’approvisionnement et en matière de qualité des produits agroalimentaires). Le 30anniversaire du 3e Plénum du XIe Comité central du PCC a été l’occasion de rappeler l’attachement aux fondements du régime actuel (système de parti unique, priorité au développement économique et à la stabilité sociale). Le cap des réformes a été réaffirmé, mais l’adoption des systèmes politiques occidentaux fermement repoussée.

Parallèlement, la reprise en main du système judiciaire, marquée au printemps 2008 par la nomination d’un politique plutôt que d’un juriste à la tête de la Cour populaire suprême, s’est précisée. Les nouvelles directives ont mis l’accent sur la suprématie du Parti, placée au-dessus de la nécessité d’appliquer le cadre légal en vigueur. Elles insistent en outre sur le développement d’un système judiciaire aux caractéristiques chinoises, fondé sur la « proximité à l’égard des masses ». En contrepoint, on notera que les autorités n’étaient pas prêtes à revenir sur les acquis de la professionnalisation de la justice des dernières années.

Blocage sur la question tibétaine

La 8e session du dialogue entre les autorités et les envoyés du dalaï-lama depuis 2002 (Pékin, 31 octobre-5 novembre 2008) a constitué la troisième date marquante du calendrier politique chinois post-olympique. Elle devait être l’occasion de donner un nouvel élan au dialogue entre les deux parties après les graves troubles du printemps 2008 au Tibet. Les autorités ont rejeté dans sa totalité le Mémorandum pour une autonomie authentique pour le peuple tibétain présenté par la partie tibétaine. Le blocage du processus semblait total. Une amélioration de la situation au Tibet paraissait plus que jamais liée à la question du respect des libertés fondamentales et à l’avenir de la réforme du régime chinois.

Tant sur le plan politique que des droits de l’homme, les tendances conservatrices l’ont donc emporté. La confiance en soi du régime s’est renforcée avec la montée en puissance économique du pays et le succès de sa participation à des événements internationaux tels que les JO. Par ailleurs, une série de dates anniversaires en 2009 pouvait fournir de multiples occasions de contestation du régime, alors que le gouvernement voulait faire des célébrations des soixante ans de sa fondation, le 1er octobre 2009, l’illustration de sa réussite : principalement, le 50e anniversaire du soulèvement tibétain, dont l’échec avait entraîné la fuite du dalaï-lama en Inde, le 10 mars ; le 10e anniversaire, le 25 avril, de la manifestation d’environ 10 000 membres du mouvement sectaire du Falungong réprimée par les autorités en 1999 ; le 20e anniversaire des manifestations étudiantes de 1989, écrasées dans le sang le 4 juin.

À ce contexte s’est ajoutée la dégradation de la situation économique à l’automne 2008. Les autorités ont ainsi accru leur vigilance face au risque de montée des tensions sociales, déjà en progression constante ces dernières années. Les dispositifs de contrôle ont été renforcés afin que les manifestations de protestation demeurent ponctuelles et circonscrites. Sur cette toile de fond, les autorités chinoises ont continué de privilégier les ajustements prudents et progressifs pour préserver la stabilité politique et sociale. La publication en décembre 2008 de la « Charte 08 » appelant à un aggiornamento politique illustrait le développement de la société civile en Chine en dépit des obstacles, et son rôle moteur dans les réformes.

Vis-à-vis de Taïwan, en revanche, l’ouverture manifestée à la suite de l’élection de Ma Ying-jeou, en mai 2008, à la tête de l’île ne s’est pas démentie. La mise en place des « trois liens directs » (vols charters, transport maritime de marchandises et service postal) en novembre 2008 et l’accord de Pékin pour que Taipei dépêche des observateurs à l’Assemblée mondiale de la santé en mai 2009 ont illustré la volonté des autorités de promouvoir le rapprochement entre les deux rives dans le cadre du principe d’« une seule Chine ».

L’économie chinoise : une évolution en demi-teinte

En 2008, l’économie de la Chine a enregistré des performances au-delà de la moyenne mondiale, tout en connaissant un net ralentissement dû à la décélération de son commerce extérieur. Ce phénomène a d’abord été lié à la politique gouvernementale, renforcée en 2007, de restructuration industrielle visant à favoriser une montée en gamme et une pollution moindre du secteur manufacturier. Une série de mesures ont augmenté les coûts de production et amorcé un mouvement de fermetures, notamment chez les entreprises intensives en main-d’œuvre tournées vers l’export. Le phénomène a été amplifié par la crise des subprimes aux États-Unis, qui a conduit à un fléchissement de la demande américaine dès 2007, avant d’emporter dans la tourmente l’économie mondiale à l’automne 2008. L’appréciation significative de la monnaie chinoise en 2008 (+ 13 % en réel) a également joué en défaveur de la compétitivité des produits chinois.

Le taux de croissance de la Chine est ainsi passé sous la barre des 10 %, tout en conservant un niveau particulièrement enviable (9 %). En progression, son produit intérieur brut (PIB) a franchi le seuil des 30 000 milliards de yuans. Du fait d’une contraction des importations plus rapide que celle des exportations, le solde commercial chinois a affiché des excédents records pour la cinquième année consécutive (297 milliards $, soit + 14 % environ par rapport à 2007). L’Europe et les États-Unis, qui demeurent les principales destinations des produits chinois, ont de nouveau enregistré des déficits massifs vis-à-vis de la Chine (respectivement 160 et 170 milliards $) du fait de la compétitivité de la production chinoise, confortée par la sous-évaluation du yuan, et des barrières persistantes à l’accès au marché chinois.

En dépit de ces performances, les autorités chinoises ont estimé que 2009 pourrait être l’année la plus difficile sur le plan économique depuis le début du nouveau siècle. Le ralentissement de la croissance et les risques accrus d’instabilité sociale liés à la montée des difficultés d’emploi ont été placés au centre de l’agenda gouvernemental. Les autorités ont fixé l’objectif de croissance à 8 %, taux estimé nécessaire pour contenir le niveau du chômage. Compte tenu de la contribution déterminante du commerce extérieur à la croissance chinoise ces dernières années, des mesures ont été adoptées dès l’été 2008 pour soutenir les exportations. Par ailleurs, en novembre 2008, un plan de soutien à l’économie s’élevant à 4 000 milliards de yuans (environ 590 milliards $) a été annoncé pour 2009-2010. Le montant affiché inclut l’effet multiplicateur des dépenses publiques qui seront réellement engagées (1 180 milliards de yuans). Surtout, la suppression du contingentement du crédit bancaire fin 2008 a donné une bouffée d’air à une économie sous le coup de la politique restrictive mise en place en 2007 pour prévenir le surinvestissement.

Sur le long terme, il restait difficile de mesurer l’efficacité de l’axe choisi dans le cadre du plan de relance chinois. Elle dépendra en grande partie du ciblage des projets d’infrastructures en fonction des besoins réels du pays afin de favoriser la poursuite du développement économique de demain. Par ailleurs, l’objectif affiché par les autorités pour l’avenir restait le rééquilibrage du modèle de croissance : réduction de la dépendance de la croissance à l’égard des marchés extérieurs, stimulation de la consommation intérieure, meilleure prise en compte des équilibres sociaux et environnementaux. Toutefois, cet objectif était réduit à la part congrue dans le plan de relance décidé pour les deux prochaines années. Les investissements productifs qui ont un impact plus immédiat ont été préférés aux investissements nécessaires pour développer la demande (système de santé, couverture sociale universelle, système éducatif notamment). Le plan de santé publique adopté en janvier 2009 s’est toutefois fixé des objectifs de couverture médicale de base ambitieux. Sa portée est difficile à évaluer, les moyens de sa mise en œuvre restant à ce stade largement à définir.

Continuité de la diplomatie, raidissement sur la souveraineté

La politique étrangère chinoise s’est inscrite dans la continuité avec la ligne choisie depuis 1978 en faveur d’une insertion progressive sur la scène mondiale. Cette situation n’exclut pas le développement par la Chine de ses attributs de puissance (programmes nucléaire militaire et spatial marqués, en septembre 2008, par la première sortie chinoise dans l’espace, discussions concernant la construction d’un porte-avions) et le déploiement d’une diplomatie de plus en plus active, avant tout animée par un agenda économique (recherche de débouchés, approvisionnements en matières premières, soutien à la réforme des institutions financières internationales lié à l’amélioration des conditions de représentativité du pays compte tenu du nouveau poids de son économie).

Le souci de mieux défendre le « modèle chinois », notamment face aux critiques perçues comme injustifiées de l’Occident, a aussi conduit Pékin à étendre sa stratégie de « soft power » (création d’Instituts Confucius, déblocage en 2009 de 5 milliards € d’investissements pour renforcer la présence des médias chinois à l’étranger).

Sur cette toile de fond sont apparues des manifestations de raidissement de la diplomatie chinoise, en particulier sur les questions de souveraineté du pays (offensive pour isoler le dalaï-lama sur la scène internationale, annulation du sommet euro-chinois de Lyon en novembre 2008 liée à la question du Tibet, incidents survenus en mars 2009 entre navires militaires américains et bâtiments chinois en mer de Chine du Sud).

En matière de défense, la Chine a annoncé pour 2009 une hausse de son budget en continuité avec la tendance observée depuis 1994 (14,9 %). Le budget annoncé, 473 milliards de yuans (environ 53 milliards €), était néanmoins sous-évalué par rapport au budget réel. La crise économique n’a pas eu d’impact sur l’effort de modernisation de l’armée chinoise. En dépit de la détente entre les deux rives du détroit de Taïwan, le développement de moyens destinés à parer à une situation de conflit dans la zone restait en haut de l’agenda de l’Armée populaire de libération. En pourcentage du PIB, les dépenses chinoises étaient néanmoins toujours très en deçà de celles des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France (1,4 %).

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