Brésil 2010-2011  

Dominique Vidal 
Mise en ligne : septembre 2011

La fin des années Lula

Le 31 octobre 2010, les électeurs brésiliens ont porté Dilma Rousseff, candidate du Parti des travailleurs (PT), à la présidence de la République. Cette économiste, qui était depuis 2005 ministre chef de la Maison civile (fonction proche de celle d’un Premier ministre), a succédé à Lula qui, après huit années passées à la tête de l’État (2003-2010), ne pouvait se représenter, la Constitution brésilienne lui interdisant de briguer un troisième mandat consécutif. Élue avec 56,05 % des suffrages exprimés, elle a battu José Serra, candidat du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), qui avait déjà échoué au second tour en 2002. Son élection était largement due à l’appui sans failles du président sortant, qui a quitté ses fonctions avec une cote de popularité de 80 %. Il l’avait désignée de longue date pour lui succéder, l’imposant au PT qui, dans un premier temps, penchait pour d’autres candidats. La coalition de dix partis soutenant D. Rousseff est sortie renforcée de ces élections générales qui avaient aussi pour enjeu l’élection des députés, des deux tiers des sénateurs et de vingt-sept gouverneurs. Elle l’a emporté dans une majorité des États et comptait 311 députés sur 513 et 50 sénateurs sur 81. Le PT est devenu, pour la première fois, le parti avec le plus grand nombre de députés (88) et le deuxième parti au Sénat, où siégeaient désormais 14 élus venus de ses rangs.

Ces résultats traduisaient la satisfaction de la grande majorité des Brésiliens, et particulièrement des couches défavorisées, pour la politique du gouvernement. Grâce à une croissance économique soutenue, l’État a retrouvé des marges de manœuvre budgétaires qui ont permis la mise en œuvre de travaux d’infrastructure et de programmes sociaux. La bonne santé de l’économie s’est aussi manifestée par la création d’emplois (2 millions en 2010), le plus bas taux de chômage depuis douze ans (5,7 % de la population active) et une hausse du pouvoir d’achat. Il en est résulté un recul important de la pauvreté et un essor de la consommation qui ont permis à beaucoup de familles d’accéder à des biens et des services auparavant hors de leur portée. Ces changements ont redonné à la population une confiance dans l’avenir qui avait disparu entre le début des années 1980 et celui des années 2000, où des périodes de grande crise semblaient sceller l’incapacité du pays à poursuivre son développement.

L’élection de D. Rousseff n’en a pas moins marqué la fin des années Lula. Si elle a pris ses fonctions le 1er janvier 2011 dans un contexte politique et économique favorable, elle n’avait pas pour autant le charisme de son prédécesseur et ne pouvait espérer bénéficier longtemps de son aura. L’affermissement de la discipline partisane avait certes rendu le Brésil plus facile à gouverner depuis une dizaine d’années, mais il lui faudrait composer avec une majorité fragile, entraînant des marchandages difficiles entre l’exécutif et le législatif. Les difficultés que son gouvernement a rencontrées au début de 2011 pour faire approuver des mesures destinées à préserver la stabilité économique, en limitant notamment la hausse du salaire minimum, sont ainsi venues rappeler que sa présidence ne serait pas à l’abri de l’adversité.

Une consolidation de l’économie inachevée

La puissance retrouvée de l’économie brésilienne, qui a connu une croissance de 7,5 % en 2010, constituait paradoxalement un des défis auxquels devait faire face le nouveau gouvernement. Le Brésil avait beau ne plus être aussi vulnérable aux effets de conjoncture que par le passé grâce à un net assainissement de ses fondamentaux macroéconomiques, il n’en était pas pour autant préservé de tous risques.

La situation des finances publiques restait une préoccupation constante. Sa détérioration pendant l’année électorale, où les candidats sortants ont l’habitude de laisser filer les dépenses dans l’espoir d’attirer les électeurs, a déjà imposé un tour de vis budgétaire peu après l’entrée en fonctions de D. Rousseff. La présidente devait aussi affronter les conséquences de l’afflux de capitaux étrangers, attirés par les perspectives prometteuses de l’économie et par des taux d’intérêt élevés. La valorisation du real face au dollar (110 % en dix ans et près de 40 % en deux ans) pénalisait les exportateurs. L’excédent commercial était en recul de 21 % par rapport à 2009, à la fois en raison de la perte de nombreux marchés par les entreprises nationales et de l’augmentation des importations (42 % de plus entre 2009 et 2010). La concurrence de la Chine, devenue le premier partenaire commercial du Brésil et le premier investisseur sur son territoire, se faisait en particulier sentir dans la diffusion de ses productions sur le marché intérieur et dans les pays limitrophes.

L’inflation, que l’on pensait maîtrisée, est en outre repartie à la hausse (5,91 % en 2010), et, en janvier 2011, la Banque centrale a relevé son taux directeur à 11,25 %, en faisant le plus élevé du monde en termes réels. La poursuite de la consolidation de l’économie supposait des choix au sujet desquels les avis des économistes divergeaient. Certains préconisaient de poursuivre la hausse des taux d’intérêt pour freiner la consommation dans une période de surchauffe des capacités de production, au risque de mécontenter les Brésiliens qui entendaient emprunter. D’autres estimaient préférable de réduire les dépenses publiques, en rationalisant le fonctionnement des secteurs de l’éducation et de la santé où des besoins importants existaient. D. Rousseff continuait cependant de faire de la lutte contre la pauvreté une de ses priorités mais, dans une société où un nombre croissant de familles avaient vu leur niveau de vie augmenter et pris de nouvelles habitudes de consommation, il y avait fort à parier que l’action auprès des plus démunis pourrait ne pas suffire à maintenir sa popularité de début de mandat.

Des problèmes sociaux persistants

S’il offrait de nouvelles ressources fiscales pour l’action publique, l’essor économique du Brésil restait bien loin d’apporter une réponse aux problèmes sociaux. Les inégalités socioéconomiques avaient diminué mais restaient colossales. Une majorité de Brésiliens connaissaient de mauvaises conditions de logement et s’entassaient dans de petites habitations très éloignées de leur lieu de travail.

Au cours de l’année 2010, les centaines de victimes de glissements de terrain provoqués par des pluies torrentielles ont une fois de plus rappelé la nécessité d’importants travaux d’infrastructure dans les zones urbaines où résidaient les plus démunis. Le coût et la qualité des soins médicaux restaient un souci pour la plupart des familles, en dépit d’évolutions notables caractérisées, entre autres, par l’accroissement de l’espérance de vie, la réduction de la mortalité infantile et le succès des politiques de prévention des maladies infectieuses et contagieuses. Le Brésil continuait d’afficher de mauvais indicateurs dans le domaine de l’éducation, beaucoup de ses jeunes abandonnant tôt leurs études ou terminant le secondaire avec un mauvais niveau de formation. L’augmentation du nombre de places dans l’enseignement supérieur public et privé demeurait en outre insuffisante pour répondre à la demande de main-d’œuvre qualifiée du marché du travail.

Les nouvelles politiques publiques de sécurité n’apparaissaient pas non plus capables d’endiguer une criminalité qui alimentait un fort sentiment d’insécurité.

À ces problèmes anciens s’ajoutaient ceux entraînés par les transformations du pays. L’amélioration du niveau de vie a ouvert de nouveaux horizons à une large part de la population. Les membres des couches moyennes faisaient ainsi souvent état d’un sentiment de déclassement devant les nouvelles formes de consommation des milieux populaires dont les aspirations se rapprochaient des leurs. Il en découlait une mise en cause de la politique gouvernementale, accusée de privilégier les plus riches et les pauvres au détriment des secteurs sociaux intermédiaires. Selon les projections, l’évolution démographique allait conduire, à terme, à une nouvelle réforme des retraites, déjà à l’origine de nombreux conflits au cours des quinze années précédentes. Le Brésil devrait effectivement compter, en 2050, trois fois plus de personnes de plus de 60 ans par rapport à la population active en âge de financer les pensions. Face à ces dynamiques, les fruits de la croissance, sur laquelle les actuels gouvernants avaient construit leur légitimité, ne suffiraient pas à apporter des solutions durables aux questions de justice sociale.

Quelles que soient ces perspectives, le mandat de D. Rousseff n’en a pas moins commencé sous de bons auspices. Plus de trois mois après ses débuts, la première femme présidente du Brésil jouissait toujours d’une forte popularité, assombrie toutefois par la démission, le 7 juin 2011, du chef de la Maison civile Antonio Palocci, accusé d’enrichissement illicite. Son pays continuait de même, plus que jamais, d’apparaître comme un acteur majeur des relations internationales, comme en a témoigné l’importance que lui a accordée le président des États-Unis Barack Obama lors de sa visite officielle en mars 2011.

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