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L’année 2010 a marqué la fin de l’état de grâce dont la Ligue Awami (AL) avait bénéficié dans la foulée de sa nette victoire aux élections législatives de décembre 2008. Les défis s’accumulaient sur tous les fronts – économique, social, politique et diplomatique –, au point de redonner des couleurs à l’opposition du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP). Matrice du mouvement en faveur de l’indépendance durant la guerre contre le Pakistan (1971-1972), l’AL avait étrenné son nouveau mandat en remettant le Bangladesh sur une voie conforme à ses « marqueurs identitaires » : sécularisme et diplomatie pro-indienne.
Alors que son rival le BNP a historiquement été proche de la mouvance islamiste, l’AL de la Premier ministre Sheikh Hasina Wajed a toujours montré plus d’inflexibilité à l’égard des tenants d’une islamisation du pays. Un certain nombre de décisions judiciaires ont vite confirmé cette inspiration idéologique. En juillet 2010, la Haute Cour de Dacca, la capitale, rendait un jugement déclarant « illégaux » les châtiments extrajudiciaires édictés par les mollahs. La coutume voulait que ces religieux se substituent au système judiciaire de droit commun pour trancher des litiges dans les villages les plus reculés. En mai 2011, la Cour suprême précisait cet arrêt en stipulant que si la fatwa était reconnue dans son principe – elle avait été interdite en 2001 –, elle ne saurait imposer une punition impliquant une « violence physique » ou une « torture morale ». Parallèlement, le gouvernement a rendu public en mai 2011 un projet de loi instaurant l’égalité entre hommes et femmes en matière de droits de propriété et d’héritage. L’annonce de cette réforme a provoqué des manifestations de rue de la part des groupes islamistes la dénonçant comme contraire à la charia (loi islamique).
L’autre grande initiative prise par Sheikh Hasina a été d’honorer sa promesse de mettre en place un Tribunal international sur les crimes (ICT) commis durant la guerre d’indépendance. Entre 300 000 et 3 millions (chiffre officiel) de personnes avaient alors péri dans la sanglante répression conduite par l’armée pakistanaise soutenue par des groupes de supplétifs locaux. Sept miliciens propakistanais de l’époque – cinq affiliés au parti islamiste Jamaat-e-Islami et deux membre du BNP (dont un député) – ont été arrêtés et traduits devant l’ICT, qui a commencé ses travaux début 2011. Ce procès était plutôt soutenu par l’opinion publique. Toutefois, l’organisation Human Rights Watch s’est interrogée sur sa conformité à la jurisprudence internationale établie ces dernières années en matière de poursuite de crimes de guerre.
Sheikh Hasina s’est aussi distinguée du mandat précédent du BNP (2001-2006) en œuvrant à l’amélioration des relations avec l’Inde. Les rapports ont toujours été inconfortables avec le grand voisin du Sud, dont l’attitude est jugée arrogante par bien des Bangladais. Lors d’une visite de Sheikh Hasina à New Delhi en janvier 2010, cinq accords bilatéraux ont été signés, notamment dans les domaines de l’antiterrorisme et de la coopération économique. Dacca s’est dite prête à faire droit à la requête de New Delhi de pouvoir accéder à ses propres États enclavés du Nord-Est (Assam, Manipur, Arunachal Pradesh…) en traversant le territoire du Bangladesh. Cette question dite de la « connectivité », jugée stratégique par l’Inde, permettra de tester le réchauffement des liens bilatéraux.
S’il a pu imposer sans difficultés majeures ce nouveau cours diplomatique, le gouvernement s’est en revanche heurté à plus d’adversité sur le front économique et social. Le taux de croissance du PIB anticipé sur l’année fiscale 2010-2011 était plutôt honorable (6,1 %) mais il s’est accompagné d’un taux d’inflation élevé (10,67 % en avril 2011 en rythme annuel) dont la composante alimentaire (le prix du riz ayant flambé de 20 %) pesait lourdement sur les ménages. Dans ce contexte, des grèves ont éclaté durant l’été 2010 dans l’industrie du textile et de l’habillement – assurant 80 % des exportations du pays –, dont les ouvriers protestaient contre des salaires jugés insuffisants.
À ces turbulences s’est ajoutée la crise de la Bourse dont les cours se sont effondrés à plusieurs reprises à partir de décembre 2010. En avril 2011, l’indice avait perdu près de 30 % sur un an. Nombre des 3,2 millions de petits investisseurs, ruinés par ces krachs en série, ont eux aussi envahi les rues pour exprimer leur mécontentement. Cette crise constituait un correctif jugé inévitable par les économistes à une envolée spéculative alimentée par un excès de liquidités.
Face à ces tensions économiques et sociales, le gouvernement a réagi en se durcissant. L’épisode le plus spectaculaire a été le limogeage du professeur Mohammad Yunus de son poste de directeur de Grameen Bank. Pionnier célébré du microcrédit déplacer ici célébré à l’échelle internationale, M. Yunus a toujours été considéré par Sheikh Hasina comme un rival potentiel, surtout depuis sa consécration en 2006 par le prix Nobel de la paix. Au motif qu’il avait dépassé la limite d’âge, la Banque du Bangladesh l’a sommé en mars 2011 de quitter la direction de Grameen Bank, véritable vitrine du chantier du microcrédit comptant environ 30 millions de clients. Cette offensive illustrait la défiance qu’inspirait au sein du pouvoir un secteur des ONG très influent au Bangladesh. Elle a incontestablement entaché l’image internationale de Sheikh Hasina, notamment aux yeux de Washington, qui l’avait mise en garde contre la tentation d’une cabale contre M. Yunus.
Alors que l’horizon s’obscurcissait autour de Sheikh Hasina, de nombreux Bangladais redoutaient le retour des vieux démons que sont les affrontements politiciens entre l’AL et le BNP. En juin 2011, Dacca a été paralysée à deux reprises par une grève générale décrétée par l’opposition. Le signal était jugé fâcheux.
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