Autonomie palestinienne 2010-2011  

Jean-François Legrain 
Mise en ligne : septembre 2011

Démarches pour la reconnaissance d’un État palestinien

En 2011, la reprise de négociations directes demeurait le mot d’ordre de la diplomatie internationale, dans la continuité des logiques de ces vingt dernières années (mise à l’écart de l’ONU, absence de contrainte) pourtant demeurées incapables de régler la question israélo-palestinienne. Tout contact autre que sécuritaire avait été rompu depuis l’offensive contre Gaza de l’hiver 2008-2009 et la partie palestinienne avait fait de l’arrêt total de la colonisation, au moins pour un temps donné, la condition de son retour à la négociation. Elle n’avait obtenu en novembre 2009 qu’un gel provisoire (10 mois) hors Jérusalem-Est, et n’avait ainsi accepté en mai 2010 qu’une négociation indirecte et partielle. En septembre 2010, elle reprit des négociations directes sous pression américaine mais en l’absence de tout engagement israélien sur une reconduction du gel. L’objectif de ces pourparlers était de finaliser un accord en septembre 2011 mais ils ne durèrent qu’à peine un mois, le cabinet israélien relançant la colonisation en Cisjordanie dès la fin de son moratoire (lui-même partiellement respecté) et l’intensifiant à Jérusalem-Est. En dépit de ce camouflet, les États-Unis s’alignèrent en décembre 2010 sur la position israélienne en convenant qu’un tel gel ne saurait constituer un préalable à la négociation. En février 2011, ils allèrent jusqu’à mettre leur veto à une résolution du Conseil de sécurité (soutenue par les quatre autres membres permanents) qui rappelait l’illégalité de la colonisation. La reconnaissance du caractère juif de l’État d’Israël (qui priverait les réfugiés palestiniens de tout droit de retour) devenait par ailleurs un impératif affiché par la partie israélienne (et entériné par le président américain), prête à octroyer un nouveau moratoire en échange d’une telle reconnaissance.

Continuant à exiger un gel inconditionnel de la colonisation, le président Mahmoud Abbas se montrait décidé, à partir de mai 2011, à demander la reconnaissance par les Nations unies de l’État palestinien sur la frontière du cessez-le-feu de 1949 faute d’accord à l’échéance de septembre 2011. Le projet fut immédiatement dénoncé par le gouvernement israélien comme unilatéral. Barack Obama lui-même annonça en mai qu’il s’y opposerait, la négociation bilatérale devant demeurer l’unique moyen de règlement du conflit. Il précisait que, si les frontières de 1949 devaient servir de base à la négociation, les données démographiques impliqueraient de nécessaires réajustements, et que la complexité des questions de Jérusalem et des réfugiés conduirait sans doute à reporter leur résolution.

Au printemps 2011, la multiplication d’actes de reconnaissance par des pays d’Amérique latine et centrale de l’État palestinien proclamé en novembre 1988 par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et le rehaussement du statut des représentations diplomatiques palestiniennes dans divers pays européens ne présageaient en rien un retournement de la politique internationale. Depuis août 2009, le Premier ministre de Ramallah Salam Fayyad avait lui-même reçu le soutien international à une politique visant à jeter les bases d’une réalité étatique démocratique. Cet État était censé s’imposer au monde dans l’hypothèse où le processus politique n’aurait pas débouché sur la fin de l’occupation à l’échéance de deux ans. En avril 2011, le Fonds monétaire international a d’ailleurs reconnu l’aptitude palestinienne à l’obtention d’un État. Aux yeux de ses détracteurs, pourtant, l’État palestinien a été déconnecté du droit des peuples issu de celui à l’autodétermination, et ne serait en somme qu’une simple récompense pour un engagement contre le « terrorisme » et la capacité à construire une démocratie. Il aurait ainsi été réduit à n’être qu’un subterfuge pour retarder, sinon empêcher, la fin de l’occupation et la souveraineté tout en évitant de répondre au droit des réfugiés.

En janvier 2011, la chaîne qatarie Al-Jazeera et le quotidien britannique Guardian révélèrent les « Palestine papers », 1 600 minutes palestiniennes des négociations menées au cours des années précédentes, qui dévoilaient les concessions du leadership palestinien principalement dans les dossiers de Jérusalem et des réfugiés. La quasi-indifférence manifestée par la rue palestinienne montrait que les soubresauts diplomatiques n’avaient que peu d’impact sur l’opinion qui ne prêtait dorénavant qu’une attention limitée à des négociations considérées comme pipées. Pourtant, de nouvelles mobilisations se firent jour en rupture avec ces logiques diplomatiques pétrifiées, potentiellement annonciatrices d’un rôle nouveau des populations dans la prise de décision, sorte de variante palestinienne du « printemps arabe ». Elles essuyèrent une répression israélienne impitoyable.

En juin 2010, une « flottille de la liberté » internationale avait mobilisé des acteurs émergents sur les scènes internationale, régionale et locale (ONG islamiques, Turquie et Palestiniens d’Israël) pour dénoncer le blocus auquel la bande de Gaza était soumise par Israël, l’Égypte et la communauté internationale depuis sa prise de contrôle par le Hamas en juin 2007. Son arraisonnement dans les eaux internationales par l’armée israélienne fit neuf morts et des dizaines de blessés. Elle fut précédée et suivie d’autres flottilles, la plupart déroutées. Si le gouvernement israélien avait annoncé, en juin 2010, sa décision d’assouplir son blocus économique, les observateurs faisaient encore état un an plus tard de mesures superficielles. De même, l’ouverture de la frontière de Rafah – essentiellement dévouée aux personnes – décidée par l’Égypte en juin 2011 n’aura que peu d’impact en ce domaine.

Dans le sillage des mobilisations arabes, les réseaux sociaux virent début 2011 la multiplication d’initiatives palestiniennes, d’abord en mars autour du mot d’ordre « Mettre un terme à la division » [entre le Fatah et le Hamas, entre la Cisjordanie et Gaza], puis en mai autour de la commémoration de la Nakba (la « catastrophe » de 1948 avec l’exode de la majorité des Palestiniens de ce qui devenait Israël), et en juin autour de la Naksa (la « rechute » de 1967). Des milliers de réfugiés désarmés manifestèrent aux frontières : les considérant comme une menace pour la souveraineté israélienne, l’armée fit feu, faisant plusieurs dizaines de morts. Ainsi, pour la première fois depuis la création en 1994 de l’Autorité palestinienne d’autonomie (laquelle, en phagocytant l’OLP, avait de facto privé la diaspora de leadership et de véritable représentant), les différentes composantes du peuple palestinien se retrouvaient associées dans une mobilisation civile de masse dont l’initiative et le contrôle échappaient à ses plus hautes instances de commandement.

Autre conséquence du « printemps arabe », le Hamas et le Fatah annoncèrent fin avril 2011, à la surprise générale, leur réconciliation. Décision fut prise de soumettre la décision politique au consensus, de réactiver le Conseil législatif élu en 2006 et de former un cabinet d’union formé de technocrates et chargé d’expédier les affaires courantes dans l’attente de nouvelles élections prévues dans l’année à venir, ainsi que de mettre en place un commandement provisoire de l’OLP en prélude à sa réforme de fond. Déclaration d’intention dépourvue de programme politique, l’accord demeurait lettre morte en juin 2011. Ainsi, plus qu’une réponse motivée à une demande populaire, la réconciliation n’était peut-être qu’un simple acquiescement aux pressions de la diplomatie post-Moubarak en quête de reconstruction du leadership égyptien régional et de son autonomie de décision face au tuteur américain.

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