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Vingt ans après la réunification, l’année 2010-2011 a permis à l’Allemagne de tirer un bilan discret et contrasté de son évolution dans un contexte particulièrement agité et incertain sur les plans politique, économique et diplomatique. Alors que la vie politique allemande était en proie à une forte instabilité qui fragilisait, au-delà de la coalition gouvernementale entraînée par Angela Merkel, l’ensemble du système politique, l’économie allemande a fait preuve d’une vitalité particulièrement insolente dans le contexte de crise budgétaire et monétaire. Cet état de fait confortait le modèle allemand et la position du pays en qualité d’acteur exigeant et de moteur économique de la construction européenne.
La coalition gouvernementale entre l’Union chrétienne-démocrate (CDU), l’Union chrétienne sociale (CSU, en Bavière) et le Parti libéral (FDP), menée par la chancelière Angela Merkel (CDU), s’est heurtée à de nombreuses difficultés liées aux dissensions au sein de la majorité, au départ de plusieurs personnalités d’envergure et à de multiples échéances électorales locales, désastreuses pour les partis au pouvoir.
L’effacement inattendu et répété de personnalités chrétiennes-démocrates de premier plan, loin de renforcer l’autorité d’Angela Merkel et la cohésion gouvernementale, est apparu a contrario comme un aveu de faiblesse et de démobilisation. Le mouvement a été initié, dès mai 2010, par le retrait de la vie politique de Roland Koch, ministre-président du Land de Hesse et tête de file du courant conservateur au sein de la CDU, suivi par la démission surprise du président fédéral Horst Köhler et son remplacement laborieux par Christian Wulff, contraint de démissionner de la présidence du Land de Basse-Saxe pour occuper cette fonction honorifique. Il a continué en juin avec l’annonce du départ, à la suite de son échec électoral en Rhénanie du Nord-Westphalie, de Jürgen Rüttgers, vice-président de la CDU et représentant de son aile sociale, puis, en juillet, de Ole von Beust, maire-président de Hambourg, à la tête d’une coalition régionale inédite entre la CDU et les Verts. Cette série de démissions a connu son apothéose en mars 2011 avec le départ, à la suite d’un scandale de plagiat de thèse universitaire, de la personnalité la plus populaire du gouvernement, le ministre de la Défense Karl zu Guttenberg, étoile montante de la CSU et candidat quasiment désigné à la succession d’Angela Merkel. Cette démission a mis un coup d’arrêt à une carrière aussi rapide que brillante et prometteuse et a profité, au sein du gouvernement, au ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle (FDP), qui a retrouvé visibilité et stature.
L’année électorale, particulièrement fournie en scrutins régionaux tests, s’est aussi révélée particulièrement éprouvante pour les partis au pouvoir. Les élections dans les villes-États de Hambourg (21 février 2011) et de Brême (22 mai 2011) et dans les Länder de Saxe-Anhalt (20 mars), de Bade-Wurtemberg et de Rhénanie-Palatinat (27 mars) ont confirmé les grandes tendances identifiées lors du scrutin décisif de mai en Rhénanie du Nord-Westphalie : débâcle pour la CDU et pour le FPD ; remontée relative pour le SPD qui l’a emporté à Hambourg ; triomphe pour les Verts, qui pour la première fois de leur histoire sont arrivés en tête dans un Land (Bade-Wurtemberg) avec la possibilité de diriger un gouvernement régional ; stabilisation pour Die Linke (Parti de gauche, rassemblant des ex-communistes est-allemands et des déçus des partis traditionnels de gauche), qui a confirmé son implantation à l’Ouest et son enracinement dans le système politique. Ces élections ont constitué une véritable césure historique, notamment dans le Bade-Wurtemberg, fief de la CDU et du FDP, qui a en outre permis aux partis de l’opposition de disposer de la majorité absolue au Bundesrat (Chambre haute du Parlement, représentant les Länder).
Les démissions en série et les résultats des élections ont eu pour effet une nécessaire recomposition du paysage politique allemand, de la politique gouvernementale et des réformes en cours. Ce fut notamment le cas pour la politique énergétique avec la réaffirmation de l’objectif, jusqu’alors contesté par la CDU, de sortie du nucléaire civil d’ici 2022. Ce virage a été pris à la suite de l’émotion provoquée par la catastrophe de Fukushima, dont l’influence a été directe sur le scrutin dans le Bade-Wurtemberg. La politique de réduction fiscale défendue par le FDP et la réforme de l’assurance maladie ont aussi fait les frais du revirement gouvernemental, en vertu de la rigueur budgétaire imposée avec ostentation par le gouvernement. C’est aussi la contrainte budgétaire qui a motivé la réforme de la Bundeswehr initiée par K. zu Guttenberg, avec pourtant à la clef un changement fondamental de paradigme : l’abandon de la conscription.
Cette situation a aussi aggravé la crise d’identité des partis de gouvernement qui, au-delà des questions de leadership et du phénomène de fragmentation et d’érosion des partis de masse, étaient contraints de renoncer à leur héritage traditionnel : valeurs familiales, retour au nucléaire, conscription pour la CDU ; politique sociale pour le SPD.
La crise d’identité s’étendait aussi à l’ensemble de la société allemande, tentée par l’abstention, voire par le populisme, phénomène européen qui gagnait désormais l’Allemagne.
Cette crise et le décalage constaté entre opinion et élite ont aussi été illustrés par l’écho accordé dans l’opinion, à l’automne 2010, aux thèses de Thilo Sarrazin (SPD), ancien sénateur aux Finances de Berlin et membre du directoire de la Bundesbank (banque fédérale), qui a violemment mis en cause dans un ouvrage publié en septembre le modèle allemand d’intégration, relançant le débat sur l’identité allemande délaissé par les partis politiques.
En dépit des prévisions alarmistes et des tendances européennes et mondiales, l’Allemagne a connu lors de cette période sa plus forte croissance depuis la réunification. Cette reprise inespérée et inédite est venue conforter la politique budgétaire, pourtant très contestée, du gouvernement, a apaisé la crise sociale avec la perspective envisagée d’un retour au plein emploi, et a affermi la position de l’Allemagne sur le plan international et notamment au sein de l’Union européenne (UE).
Le ministre de l’Économie Rainer Brüderle a annoncé une croissance de 3,4 % pour 2010, soit un record depuis la réunification du pays en 1990. Pour le premier trimestre 2011, la croissance atteignait déjà 1,5 %, soit le double des prévisions et quatre fois plus que le dernier trimestre 2010. Le modèle allemand d’insertion dans les échanges internationaux fonctionnait à plein, le pays profitant de la reprise de la demande mondiale tirée par les pays émergents. De plus, fortement éprouvé par la crise, le pays a bénéficié d’un effet de rattrapage ; après des années d’austérité acceptée, les salaires allemands pourraient augmenter.
Le marché de l’emploi connaissait une embellie depuis le début de l’année 2011, avec un taux de chômage qui semble reparti à la baisse (7,3 % en avril 2011 contre 8,1 % l’année précédente).
L’Allemagne tirait globalement les bénéfices d’une stratégie d’amélioration de sa compétitivité, fondée à la fois sur la modération salariale, l’innovation et le dynamisme d’un Mittelstand (entreprises correspondant peu ou prou aux entreprises familiales) que beaucoup en France regardent avec envie.
Ce tableau restait néanmoins terni par la prise de conscience croissante d’un développement de la pauvreté, notamment dans les catégories sociales les plus fragiles (chômeurs, familles monoparentales). Une autre inquiétude tenait à l’évolution démographique qui laissait présager une forte réduction de la population active d’ici 2025 (de 44,6 millions à 38 millions) : si, dans un premier temps, cette baisse pourrait avoir un effet positif sur le taux de chômage, elle place l’économie allemande face à la nécessité de recourir de manière croissante à de la main-d’œuvre étrangère.
G. Westerwelle a su, en dépit des critiques de départ sur son inexpérience et sur ses priorités, asseoir une politique étrangère déterminée et pragmatique, axée à la fois sur la défense des principes libéraux et sur les intérêts économiques de l’Allemagne. En ont témoigné la priorité affichée de l’action diplomatique en direction des grands émergents, confortée par l’élection de l’Allemagne en qualité de membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU pour deux ans (2010-2012) ; le traitement prudent des révolutions arabes – malgré les fortes critiques adressée par la France à la suite de l’abstention allemande sur l’usage de la force en Libye ; et l’imposition de conditions très strictes sur la gouvernance de la Zone euro et le sauvetage financier des pays européens en difficulté.
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